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Opéra/ Opéra de Paris - Bastille / Le Crépuscule des Dieux - R. Wagner
30/06/2011
     

CRITIQUE

Philippe Jordan conduit jusqu’à l’apothéose la gigantesque symphonie wagnérienne

Voilà donc le nouveau Ring de l’Opéra de Paris achevé. Il aura fait couler bien d’encre côté production, mais a recueilli l’unanimité des suffrages quant à la distribution. Retour sur une entreprise titanesque.

Débuté en mars 2010 avec L’Or du Rhin, poursuivi quelques mois plus tard avec Walkyrie, ce Ring entame sa dernière ligne droite en mars de cette année avec Siegfried pour s’achever aujourd’hui. Objet de broncas homériques, la production, signée Günter Krämer pour la mise en scène, Jürgen Bäckmann pour les décors, Falk Bauer pour les costumes, Diego Leetz pour les lumières et Stefan Bischoff pour la création d’images vidéo, ne méritait certainement pas une telle réception. Bien sûr, quelques options sur lesquelles il est inutile de revenir (voir les liens hypertexte dans cet article) ont de quoi décontenancer le plus téméraire des mélomanes, mais cette production ne se résume pas à ces scories. Et le présent Crépuscule des Dieux en est le témoignage. Tout d’abord il convient de souligner la précision et la sensibilité avec lesquelles Günter Krämer tisse les relations entre personnages. Loin d’un quelconque pathos tétralogique, il en fait avant tout des êtres pétris d’émotions humaines. Et puis il y a la fulgurance esthétique de certaines scènes. A ce titre, comment oublier, dans ce dernier volet, l’âme de Siegfried s’élevant vers les cieux, ou encore ce final de l’opéra totalement subjuguant nous montrant les Dieux descendants de leur Walhalla et flingués (il n’y a pas d’autres termes !) par un gigantesque pistolet dans une sorte de suicide collectif hallucinant. Comment aussi oublier la dernière balle réservée à ce globe qui a traversé toute cette Tétralogie, un projectile qui va faire exploser définitivement ce monde en perdition, envoyant dans l’espace les fragments consumés d’une ère à jamais achevée. Il y aurait bien d’autres exemples rien que dans cette ultime journée. In fine, la question est de savoir si l’on retient le verre à moitié plein ou à moitié vide. C’est l’affaire de chacun. Mais pour peu que l’on ait suivi cette Tétralogie de bout en bout et que l’on tienne compte de la difficulté impensable de cette œuvre, cette production n’est pas du tout déshonorante. Loin s’en faut d’ailleurs !

Torsten Kerl (Siegfried) - Crédit photo : Elisa Haberer

La « troupe » de Nicolas Joel

A de rares exceptions près, tous les chanteurs de ce Crépuscule sont déjà apparus dans ce Ring. Il en est ainsi de Katarina Dalayman, titulaire déjà du rôle de Brünnhilde dans les deux précédentes journées, un emploi dantesque qu’elle assume avec une vaillance et une résistance peu communes. Peter Sidhom également est l’Alberich omniprésent de cette Tétralogie, ici travesti en nounou infernale veillant sur son rejeton infirme : Hagen. Ce dernier, interprété par Hans-Peter König, est la révélation de ce spectacle. Basse aux moyens impressionnants, tant en projection qu’en couleurs, il n’est pas sans rappeler l’immense Josef Greindl, le dernier Hagen (du Crépuscule) de l’Opéra de Paris en… 1962 ! Torsten Kerl, Siegfried, fait valoir une belle ligne de chant et une voix homogène couronnée par un éclatant aigu. Même s’il n’a pas toutes les caractéristiques d’un Heldentenor de tradition, en particulier la vaillance, cela est largement compensé par sa musicalité et la luminosité de son timbre. Fasolt dans L’Or du Rhin, Iain Paterson revient ici sous les traits de Gunther. Remarquable comédien, superbe baryton-basse, il habite son personnage avec une acuité de ton qui traduit à merveille toute la veulerie et la lâcheté du Roi des Gibichungen. Après sa Fricka de l’Or du Rhin, unanimement saluée, il n’est rien de dire combien Sophie Koch était attendue dans Waltraute et son unique et très longue scène du 1er acte. Très clairement, son interprétation est magnifique d’engagement vocal et d’intention dramatique. Demeure aujourd’hui l’interrogation légitime que l’on peut avoir sur ce répertoire wagnérien qui, petit à petit, envahit le calendrier de cette cantatrice. D’ici un an elle aura abordé Vénus (Tannhäuser) à l’Opéra de Paris, et chanté les deux Fricka à Munich ! La voix de ce mezzo-soprano, fabuleux Octavian et Compositeur entre autres, résistera-t-elle ? Une extrême prudence semble, pour le moins, s’imposer. Saluons également pour leurs excellentes prestations Christiane Libor (Gutrune et 3ème Norne), Nicole Piccolomini (1ère Norne et Flosshilde), Caroline Stein (Woglinde) et Daniela Sindram (2ème Norne et Wellgunde). Soulignons enfin le remarquable travail de Patrick Marie Aubert, chef du chœur de l’Opéra de Paris, une phalange particulièrement sollicitée dans cet ouvrage et qui a répondu présente au plus haut niveau.


De gauche à droite : Katarina Dalayman (Brünnhilde) et Sophie Koch (Waltraute)
Crédit photo : Elisa Haberer

Philippe Jordan, maître d’œuvre

Enfin, last but not least, achevons par celui qui a été la véritable épine dorsale de cette Tétralogie, celui qui lui a donné un sens, un rythme, une couleur, une intention, celui qui, avec une infinie subtilité, a dynamisé jusqu’au sublime l’Orchestre de l’Opéra de Paris, monstrueux et humain à la fois, titanesque et transparent, incandescent et lumineux, une phalange comparable aux plus grandes. Il s’agit bien sûr de Philippe Jordan. Ce Ring restera SON Ring, celui par lequel il entre définitivement dans la cour des grands. Et l’on ne peut que rester confondu d’entendre avec quelle habileté, quel art, quel talent, quelle aisance aussi Philippe Jordan passe, avec le même bonheur et en à peine 48h, des fines ciselures mozartiennes de Cosi fan tutte aux flots majestueux du Rhin mythologique. Tout simplement stupéfiant. Nicolas Joel tient là un Directeur musical de tout premier plan que la planète lyrique lui envie déjà.

Robert Pénavayre

 

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