CRITIQUE
Quand le Siècle d’Or inspire l’opéra contemporain
Son unique œuvre lyrique l’aura hanté toute sa vie, mais Joaquin Nin-Culmell n’en verra pas la création. Elle vient d’avoir lieu, quatre ans après sa disparition.
Né à Berlin en 1908, Joaquin Nin-Culmell sera, dans un premier temps, citoyen cubain par décision de ses parents. Sa vie ressemblera à un long périple entre Cuba, l’Espagne, la France et les Etats-Unis, pays dont il deviendra citoyen en 1951. Le 9 février 2001, par Décret Royal, il obtiendra la nationalité espagnole. Il s’éteindra en Californie en 2004 à l’âge de 96 ans ! Avec lui disparaitra le témoin de pratiquement un siècle de musique française et espagnole. L’essentiel de sa formation musicale se passera à la Schola Cantorum et au Conservatoire de Paris. Parmi ses maîtres, il faut avant tout retenir Alfred Cortot, Ricardo Vines, Wanda Landowska, Manuel de Falla et, surtout, Paul Dukas. Pianiste de grand talent, on lui doit également de nombreuses pièces pour piano, de la musique de chambre et des œuvres symphoniques. Son unique opéra, La Celestina, vient d’être créé au Teatro de la Zarzuela de Madrid le 19 septembre 2008. |
La « vieille dame » de Nin-Culmell
Le compositeur fit la connaissance de cette Celestina, l’œuvre de Fernando de Rojas (1465-1541), alors qu’il n’avait que 15 ans ! Il n’eût plus qu’une idée en tête, en faire le sujet d’un opéra. Le texte de Rojas avait auparavant interpellé d’autres compositeurs d’opéra, et non des moindres : Verdi, Puccini et Richard Strauss. Nin-Culmell déclarait à ce sujet que, si Verdi, qu’il considérait comme le plus grand compositeur lyrique du 19ème siècle, l’avait choisi, il aurait laissé tomber son projet. Le personnage de cette Celestina lui plaisait aussi beaucoup car nul ne l’avait mis en musique, contrairement à d’autres mythes espagnols comme Don Quichotte et le Cid. A vrai dire, un de ses compatriotes, le catalan Felipe Pedrell (1841-1922) avait déjà composé une Celestina (1902), mais cette œuvre ne plaisait pas à Nin-Culmell…
Le début du processus créatif de cet ouvrage lyrique débuta véritablement en 1957.
Cette tragi-comédie musicale en un prologue et trois actes s’appuie donc sur la pièce éponyme de Fernando de Rojas, mais également sur des textes de Juan del Encina (1468-1533). Le travail de synthèse fut considérable puisque le texte de Rojas est découpé en… 21 actes ! C’est le compositeur lui-même qui le réalisa, sacrifiant au passage un nombre incalculable de personnages et, surtout, l’ensemble de la structure sociale décrite, se concentrant sur l’impossible amour de Melibea et Calisto.
L’intrigue met en scène deux jeunes gens, Calisto et Melibea. Le premier est tombé fou amoureux de la seconde et recourt aux services d’une entremetteuse, la Celestina, véritable mère maquerelle, pour faire la conquête de sa bien aimée. Pour de sombres histoires d’argent, la Celestina sera égorgée par les domestiques de Calisto, pendant que ce dernier fait un faux pas et se tue en franchissant l’enceinte de la propriété de Melibea, ce que voyant, celle-ci se précipite depuis le haut du mur en question.
La partition, d’une facture très classique, donne à entendre des ambiances impressionnistes très debussystes mais aussi, particulièrement dans le traitement de la masse chorale, comme des échos d’une certaine influence de la tradition polyphonique espagnole de la Renaissance.
L’écriture vocale, extrêmement tendue pour Calisto, n’appelle aucune ressource particulière pour les autres rôles.
Une création longuement ovationnée
Le Teatro de la Zarzuela avait réuni une équipe artistique de haut vol pour cet évènement.
La production, sobre mais efficace, était signée par un proche du compositeur, le metteur en scène Ignacio Garcia. C’est un artiste bien connu des Toulousains, le luminariste Vinicio Cheli qui assurait, avec le génie que nous lui connaissons, les multiples et sombres ambiances de ce drame.
L’Orquesta de la Comunidad de Madrid avait à sa tête le maître incontesté du genre : Miquel Ortega.
Sur le plateau, le rôle titre était superbement interprété, à tous les sens du terme, par le mezzo argentin Alicia Berri. Sa voix noire et puissamment projetée fit particulièrement impression dans la scène des imprécations, sorte d’homologue au grand air de l’Ulrica du Ballo in Maschera de Verdi. C’est le ténor vénézuélien Alain Damas qui chantait Calisto, affrontant avec succès et un beau timbre clair et lumineux la tessiture particulièrement meurtrière de ce rôle. A ses côtés, la soprano colombienne Gloria Londono fut une Melibea magnifique de présence, de féminité, son soprano cristallin se déployant avec une immense musicalité. Superbe ! Deux barytons madrilènes tenaient remarquablement les emplois des domestiques assassins : José A. Garcia Quijada (Semprono) et Andrés del Pino (Parmeno).
Saluons enfin l’ensemble des protagonistes, chœur inclus, pour leur participation en tous points plus que satisfaisante à cet évènement.
Robert Pénavayre |