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Entretien avec Karol Beffa - Improvisations (17/03/2008)
     

Karol Beffa : compositeur, interprète, improvisateur

Le 29 mars 2007, l’Orchestre du Capitole, sous la direction de Tugan Sokhiev, jouait en création mondiale la rutilante partition de « Paradis artificiels » que Karol Beffa venait de composer dans le cadre de sa résidence auprès de la phalange toulousaine. Et le 17 janvier dernier, Renaud Capuçon était le soliste de la première exécution du Concerto pour violon et orchestre que le compositeur lui dédiait. Après ces deux créations, et avant sa participation le 17 mars prochain à un concert de musique de chambre, Karol Beffa fait le point sur ses activités récentes, ses projets et ses aspirations.

Karol Beffa (photo Alix Laveau)

     

Classic Toulouse : Lorsque vous composez à l’intention d’un orchestre particulier, tenez-vous compte de ses qualités spécifiques ?

Karol Beffa : Avec « Paradis artificiels », créé par l’ONCT en mars dernier, j’ai écrit une forme de concerto pour orchestre : tous les pupitres des musiciens y étaient sollicités tour à tour, dans une virtuosité contagieuse. Pour le Concerto pour violon, j’ai gardé présente à l’esprit la sonorité de certains des musiciens pour des chants, des contre-chants, des dialogues avec le soliste. C’est la raison pour laquelle j’ai soigné l’écriture des pupitres de flûte, hautbois, clarinette, cor et trompette, et j’ai donné des solos à la plupart des cordes, notamment l’alto, et le violoncelle.

 : Dans quel état d’esprit êtes-vous lors de ces créations ?

K. B. : Je ressens une tension extrême, même et surtout si les répétitions se sont bien passées. Ecrire une œuvre de la taille de « Paradis artificiels » ou du Concerto pour violon représente plus de mille heures de travail, sans compter les affres du compositeur confronté à la page blanche. Composer est une activité difficile, solitaire, parfois franchement déprimante. C’est pourquoi l’idée qu’une œuvre ne soit jouée qu’une seule fois me navre un peu. J’espère que les œuvres que j’écris pour le Capitole pourront être enregistrées et reprises, en tournées ou en région.


Karol Beffa entouré de Tugan Sokhiev et de Renaud Capuçon lors de la création de son concerto pour violon et orchestre (photo Patrice Nin)

 : Dans le cadre du festival Présences décentralisé à Toulouse, deux autres de vos œuvres ont également été jouées, le 19 janvier dernier : « Salve Regina » et « Destroy ». Qu’en est-il de ces deux œuvres ?

K. B. : « Salve Regina » a été écrit pour la Maîtrise de Radio France, et créé au festival Présences en 2002. J’y exploite les variations de densité harmonique, le jeu des oppositions de nuances et des changements de timbre de voix liés à des changements de voyelles. Même si l’œuvre peut être interprétée par un chœur à voix égales, hommes ou femmes, c’est à la pureté des voix d’enfants que j’avais pensé en l’écrivant. Quant à « Destroy », c’est une pièce assez à part dans mon catalogue. Avec ce titre, je prends le risque de prêter le flanc aux accusations de bougisme, de jeunisme et de provocation à bon marché. Excitation, nervosité, halètement, accords déjantés, déhanchement des lignes, tous caractères qui rendent, me semble-t-il, naturelles les allusions qu’on y trouve au funk, à la techno, parfois au blues, au ragtime, à la country, aux films de Chaplin et aux dessins animés de Tex Avery.

 : Destroy était interprété par le quatuor Renoir et c’est vous qui teniez la partie de piano. Jouez-vous fréquemment vos propres œuvres ?

K. B. : Cela m’arrive, même si ce n’est pas très courant : cela suppose que l’on soit capable de se dédoubler, d’interpréter et de s’écouter interprétant. Cette année, une autre occasion me sera donnée de me produire en quintette, avec des membres de l’ONCT : le 17 mars, aux Clefs de Saint-Pierre. Avec Mary Randles, Olivier Amiel, Domingo Mujica et Benoît Chapeaux, nous jouerons notamment le quintette de Louis Vierne, œuvre rare que je trouve magnifique, une sorte de « super-quintette de Franck », par son caractère hyper-expressif et la splendeur de ses thèmes.


Karol Beffa lors d'une répétition (photo Patrice Nin)

 : Au cours de ce concert, vous improviserez aussi sur des thèmes donnés par le public. Pouvez-vous en expliquer le principe ?

K. B. : Les thèmes peuvent être littéraires, musicaux, picturaux… A mon sens, les improvisations les plus réussies sont souvent liées à des thèmes musicaux : « Tristan », « Le Boléro », « une rencontre entre Bach et Scriabine », « La Sonate de Vinteuil », « La Blue Note », « Un tango dans le style de Debussy »… Mais on peut très bien faire quelque chose d'imaginatif avec des thèmes d'un tout autre ordre : « La Torture », « Guernica »… Parfois, le public suggère des thèmes assez acrobatiques — « quelque chose de joyeux à la main droite, de triste à la main gauche » — voire franchement fantaisistes — « 30% de touches blanches ». Une fois le thème suggéré par une personne du public, je réfléchis quelques secondes et je me lance. C’est exactement ce que j’ai fait pour le disque d’improvisations chez Intrada qui sort très prochainement.

 : Quel est, pour vous, le rapport entre improvisation et composition ?

K. B. : L’un des enjeux des improvisations sur des thèmes proposés par le public est de donner une matérialité musicale à des thématiques qui en sont parfois un peu éloignées : une maxime philosophique, un tableau, un événement historique, etc… Cela conduit à réfléchir au rapport de la musique avec la narration, comme lorsqu’on doit illustrer un court poème avec déjà un début d’action dramatique ou que l’on a à développer un thème lyrique, ce que j’aime particulièrement : ainsi, « La ci darem la mano » (du « Don Giovanni » de Mozart) m’a déjà été demandé deux fois. Ce qui est grisant, c’est que toute improvisation est nouvelle, immédiate, avec en plus le risque du temps réel.
L’improvisation lors de séances de cinéma muet, que je pratique aussi, ne demande pas les mêmes compétences. Elle privilégie la recherche d’une efficacité musicale maximale pour créer une atmosphère de drame (pour les mélos), construire un enchaînement de gags ou de scènes cocasses (pour les burlesques). Cela oblige aussi à réfléchir au type d’accompagnement que l’on veut adopter : par numéro, ou bien selon un flux continu. Il est aussi prévu que, cette année, j’accompagne un film à la Cinémathèque de Toulouse, "Aimez-vous les uns les autres" de Dreyer (le 29 avril), et que je fasse aussi un accompagnement improvisé de lectures dans le cadre du Marathon des mots.

Propos recueillis par Serge Chauzy

 

infos
 
Discographie récente de Karol Beffa:
 

* Masques
Renaud Capuçon (violon) et Gautier Capuçon (violoncelle) - Virgin Classics

* Sillages, Six études, Voyelles
Lorène de Ratuld (piano) - Ameson

* Trois études pour piano
Dana Ciocarlie (piano) - Triton

* Metropolis
Arnaud Thorette (alto) et Johan Farjot (piano) - Accord/Universal

 

 

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