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Entretien avec Joël Suhubiette - Concert Zad Moultaka
Odyssud (18/05/2010) |
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I had a dream…
Fondateur du chœur de chambre « les éléments » qu’il a créé en 1997, Joël Suhubiette dirige actuellement trois formations chorales complémentaires. A côté de ce chœur de chambre, sorte de vaisseau amiral de la flotte, agit également l’ensemble « Archipels », considéré comme « l’atelier vocal des Eléments » et l’ensemble de solistes « Jacques Moderne ». Joël Suhubiette est très souvent sollicité dans les domaines les plus variés, depuis la pratique du chœur a cappella à laquelle il tient beaucoup jusqu’à la direction d’orchestre. Le répertoire qu’il affectionne ne connaît pas de limite puisqu’il s’étend de la musique de la Renaissance jusqu’à la création contemporain. L’ensemble vocal et son directeur musical consacrent leur prochaine apparition dans la région à un compositeur d’aujourd’hui, le Libanais Zad Moultaka. Dans le cadre du cycle « Présences vocales » d’Odyssud Blagnac, en partenariat avec le théâtre Garonne, « les éléments » créent le 18 mai prochain ce programme nouveau, aux côtés de l’ensemble Pythagore et avec la participation de l’ensemble éOle. Un album CD consacré à ce compositeur a été enregistré par « les éléments » en 2007. En prélude à cette soirée d’exception, Joël Suhubiette nous a accordé un entretien passionnant et passionné. |

Joël Suhubiette et deux chanteuses de l'ensemble "les éléments" - © François Passerini
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Classic Toulouse : Comment parvenez-vous à explorer, avec le chœur de chambre « les éléments », un répertoire vocal aussi large que celui qui est le vôtre ?
Joël Suhubiette : Ma formation de chanteur, notamment auprès de Philippe Herreweghe, m’a amené à beaucoup côtoyer l’époque baroque, puis aussi la période de la Renaissance. A la fondation du chœur « les éléments », je me suis beaucoup intéressé au répertoire a cappella. Cela a exclu toute l’époque classique et une bonne partie de la période baroque. Il restait alors le romantisme et la musique du XXème siècle. J’ai assez peu pratiqué le répertoire romantique qui demande souvent un effectif plus important que celui de mon ensemble. Il restait donc la musique du XXème siècle à laquelle je me suis intéressé voici quinze ou vingt ans. C’est une littérature passionnante. J’ai beaucoup travaillé sur les œuvres déjà écrites, puis est venu l’idée de créations et de commandes auprès des compositeurs. Pendant ce temps j’ai continué à explorer la musique ancienne, la polyphonie de la Renaissance, puis la musique baroque que j’ai pratiquée avec orchestre. Il est des territoires sur lesquels je ne m’aventure pas, comme la musique médiévale. J’adore l’écouter mais cela demande une spécialisation particulière.
Lorsque j’ai créé mon ensemble, j’ai poursuivi ce que j’avais appris au cours de mes douze ans auprès de Philippe Herreweghe. Avec lui et sa Chapelle Royale nous pratiquions déjà quatre siècles de musique. Avec « les éléments » j’ai donc souhaité aborder aussi bien la musique de la fin de la Renaissance que certaines pièces a cappella du XXème siècle qui demandent des couleurs très claires. Au fond ces territoires sonores ne sont pas si éloignés. Certes ils réclament pour chaque musique un savoir, des connaissances différentes, mais la pratique de la musique ancienne peut servir celle de la musique d’aujourd’hui.
: Comment s’établissent les rapports que vous entretenez avec les compositeurs d’aujourd’hui ?
J. S. : Il y a plusieurs types de créations possibles. Parfois, c’est rare mais cela arrive, certains compositeurs nous sollicitent pour créer des œuvres déjà écrites. Parfois, nous demandons à un compositeur d’écrire une œuvre pour nous et une fois la partition écrite, nous cherchons ce que nous pouvons ajouter en complément de concert. Occasionnellement, ce fut le cas l’année dernière avec notre programme Méditerranée, je choisis des pièces anciennes qui se marient bien avec l’œuvre en création, mais également je commande de nouvelles partitions à intégrer au programme. On ne recherche pas forcément à rapprocher les œuvres. On peut aussi chercher le contraste… Il arrive également que les créations suivent la rencontre d’un artiste interprète avec lequel on décide de passer une commande commune à un compositeur.
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© François Passerini |
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: Comment s’est faite la rencontre avec Zad Moultaka ?
J. S. : Par le plus grand des hasards. L’ensemble instrumental de musique contemporaine Ars Nova de Poitiers, dirigé par Philippe Nahon, nous a contactés en 2004 pour demander notre participation à un concert dans une pièce de Zad Moultaka, compositeur libanais. L’œuvre devait être jouée au cours du festival des 38ème Rugissants à Grenoble. Nous avons accepté la proposition. Lorsque Zad Moultaka a su qu’un chœur venait au festival, il a décidé d’écrire une pièce supplémentaire pour chœur a cappella. C’est ainsi qu’il a composé les neuf Enluminures pour neuf voix de femmes sur des poèmes de Georges Shehadé, œuvre qui figure sur notre album CD. |
Il les a écrites sans nous connaître. L’autre partition au programme du concert était Zikr, pour voix et instruments. Zad a beaucoup aimé la couleur du chœur et j’ai beaucoup apprécié sa musique, fasciné aussi par cette double culture qui le caractérise : il possède la double nationalité, libanaise et française. Sa vision de l’Orient est très différente de la nôtre. Sa langue natale est l’arabe, mais il a été bilingue très jeune. Il jette un regard particulier sur la musique contemporaine, un peu de l’extérieur, sans lien avec les différents courants qui la caractérisent. Il a eu une formation très solide de pianiste. Sa culture est en même temps européenne. La rencontre a été particulièrement fructueuse.
: Le programme du concert que vous donnez à Blagnac le 18 mai reprend quelles pièces de l’enregistrement que vous avez réalisé ?
J. S. : Nous interprèterons quelques unes des pièces enregistrées mais également d’autres œuvres. Nous n’avons donné à Toulouse aucune des quatre pièces inscrites au programme. Je souhaitais couronner ces années de travail sur Moultaka par un concert à Toulouse qui lui soit entièrement consacré. Il y aura notamment cette pièce Nepsis que nous avions créée en 2005 à Baalbeck sous la direction de Philippe Nahon qui l’avait commandée à Zad pour son ensemble Ars Nova. Nous nous étions partagés la direction du concert qui comprenait plusieurs œuvres de Moultaka. C’est un souvenir inoubliable que ce concert sur les marches du temple de Bacchus… Puis en 2006 le festival d’Ile de France nous a invités pour une nouvelle création de Moultaka, celle de « I had a dream… » Cette pièce ne figure pas sur notre enregistrement pour des raisons de disputes de la famille de Martin Luther King à propos de l’héritage du pasteur. Il est possible de la jouer en concert mais pas de la graver sur un CD.
L’œuvre de Moultaka est écrite sur le célèbre discours de 1963 de Luther King que l’on entend en permanence pendant les 14 minutes que dure la pièce. Cette œuvre très forte était d’actualité lorsqu’elle a été créée sous la présidence de G. W. Bush, après l’ouragan Katrina qui a ravagé la Louisiane en août 2005. Le titre du discours de Martin Luther King « I have a dream » (j’ai un rêve) est devenu « I had a dream… » (j’avais un rêve) comme pour marquer la déception par rapport aux espoirs d’égalité raciale du discours initial. Déception qui se manifeste à la suite des différences de traitement qu’ont subies les victimes de Katrina à la Nouvelle-Orléans.
Pour que le chant soit bien synchronisé avec la bande enregistrée, j’ai en permanence dans l’oreille le tic-tac d’un métronome qui me donne le tempo. Aucun rubato n’est permis ! Se superposant au discours, le chœur chante des phrases que Zad a recueillies à la radio ou dans la presse et qui rapportent les propos pleins d’aigreur de sinistrés noirs à la suite de l’ouragan de 2005. Cette œuvre engagée, assez politique sur une Amérique en crise, s’achève sur une surprise sonore que je laisse découvrir aux auditeurs spectateurs.
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Joël Suhubiette et l'ensemble "les éléments" en concert © François Passerini |
A côté de Nepsis et « I had a dream… » nous interprèterons également Khat, écrite pour 18 voix solistes sur des phonèmes de la langue arabe. Vision, qui complète le programme du concert, est écrite à l’envers. Elle est un mélange de chant en direct avec une bande enregistrée de notre ensemble, mais également un mélange d’éléments des pièces antérieures. Il s’agira là de la véritable création de l’œuvre.
Ce programme rend compte du cheminement accompli par Zad Moultaka au cours des dernières années. Ainsi, la pièce la plus récente, Khat (2007), a été composée sur mesure pour notre ensemble qu’il connaissait alors parfaitement.
En matière de musique contemporaine, rien ne vaut le concert direct. Nous attendons beaucoup de la soirée du 18 mai. C’est très rare et risqué d’organiser un tel concert autour d’un seul compositeur d’aujourd’hui. Mais j’ai estimé qu’après cinq ans de collaboration artistique avec un créateur tel que Zad Moultaka, je lui devais bien ça !
Propos recueillis le 14 avril 2010 par Serge Chauzy |
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