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Danse/ Opéra de Paris - Garnier - Béjart Ballet Lausanne - 5/01/2010
     
CRITIQUE

Béjart et la création musicale du 20ème siècle

Il fallait une certaine dose de courage à Brigitte Lefèvre pour oser programmer une soirée entièrement consacrée à Béla Bartók (1881-1945), Anton Webern (1883-1945) et Pierre Boulez (né en 1925). Certes, l’unique chorégraphe de ce spectacle n’est autre que Maurice Béjart et les danseurs ceux du Béjart Ballet Lausanne. Mais tout de même !
En fait et au final, une soirée passionnante.

Dix huit ans que le Béjart Ballet Lausanne n’avait pas foulé les planches de l’Opéra de Paris. Et pourtant l’histoire d’amour entre Maurice Béjart (1927-2007) et cette institution prestigieuse est une grande et belle histoire, avec, entre autre,  pas moins de six créations et quatorze entrées au répertoire.
Pour son retour, accompagnée par l’Ensemble Intercontemporain sous la direction de Jonathan Nott, cette troupe, aujourd’hui dirigée par Gil Roman, a inscrit au programme quatre ballets emblématiques écrits entre 1957 et 1998, quatre ballets montrant les profondes affinités du maître chorégraphe qui révolutionna la danse en ce milieu du 20ème siècle et les grands réformateurs musicaux de son temps. Tous menèrent le même combat. L’Histoire leur a donné raison.


Sonate à trois : Elisabet Ros, Kateryna Shalkina et Domenico Levré
(Photo : Laurent Philippe)

La soirée s’ouvrait avec Sonate à trois, sur les 1er et 2nd mouvements de la sonate pour deux pianos et percussion que Béla Bartók composa en 1938. Ce ballet, créé en 1957, est écrit pour deux filles et un garçon. Ils se retrouvent dans un huis clos qui n’est pas sans rappeler celui de Jean-Paul Sartre. Ils viennent de mourir et, pour l’éternité, sont condamnés à « vivre » ensemble. Malgré des attirances réciproques flirtant avec un certain existentialisme cher à Saint Germain des Près, ils sont incapables de s’aimer. Le langage classique de la danse confié à un rythme d’une violence insoutenable souligne l’enfer dans lequel ils viennent d’être précipités. Elisabet Ros, Kateryna Shalkina et Domenico Levré sont les interprètes tourmentés de cet audacieux ballet.


Dialogue de l’ombre double : Kateryna Shalkina et Oscar Chacon
(Photo : Laurent Philippe)

Suivait Webern opus V, évidemment sur l’intégrale du quatuor à cordes opus V que Webern composa en 1909. Créé en 1966, cette œuvre, sans trame narrative, réunit une fille et un garçon, les deux en collants blancs. Véritable miroir de la partition, ce duo, dans une grammaire chorégraphique académique parfois atomisée, s’unit et se désunit  dans une fluidité de mouvements vertigineuse. Daria Ivanova et Paul Knobloch sont les interprètes rigoureux et inspirés de ce ballet d’une redoutable difficulté.
Avant l’entracte, Dialogue de l’ombre double sur la partition éponyme que Pierre Boulez composa en 1985 pour clarinette, clarinette enregistrée et piano résonnant, est l’œuvre la plus récente de ce programme. Créée en 1998, elle met en scène une fille et un garçon, ou du moins leur double, celui qu’ils cachent ou qu’ils révèlent dans ce long dialogue dansé à la fin duquel ils finissent d’ailleurs par échanger leur collant…
Aux côtés d’Oscar Chacon, éblouissant de virtuosité et de maîtrise, on retrouve Kateryna Shalkina en parfaite osmose avec son partenaire.


Le Marteau sans maître (Photo : Laurent Philippe)

La soirée se terminait avec le célèbre Marteau sans maître, une composition de Pierre Boulez, créée en 1954, destinée à une alto et six instrumentistes. En 1973, Maurice Béjart affronte cette œuvre magistrale en lui proposant un alter ego dansé : une ballerine et six danseurs. Peut-être l’œuvre la plus ambitieuse du chorégraphe, conjuguant critères esthétiques traditionnels et influences extrême-orientales, ce ballet complètement abstrait fascine et envoute dès les premières secondes. Le sceau du maître, sa gestuelle, cet apparent dépouillement riche en fait d’un éblouissant et savant lyrisme, tout ce qui a fait entrer Maurice Béjart dans l’Histoire de la danse est là, interprété par Elisabet Ros et six garçons, tous conscients et fiers de porter un héritage magnifique.


Robert Pénavayre

 

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