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Concerts / Orchestre National du Capitole - Tugan Sokhiev, direction
Daniel Lozakovich, violon - 12 janvier 2018
     
COUP DE CŒUR

CRITIQUE

A fleur de peau

Le concert du 12 janvier, donné par l’Orchestre national du Capitole et son directeur musical Tugan Sokhiev poursuivait l’exploration de l’œuvre symphonique de Chostakovitch. En outre il permettait de retrouver l’impressionnant violoniste Daniel Lozakovich, un artiste dont l’extrême jeunesse et le talent rendent optimiste pour l’avenir de la musique. Né en 2001 à Stockholm, faisait ainsi sa deuxième apparition à la Halle aux Grains, après l’ardent Poème pour violon et orchestre d'Ernest Chausson avec lequel le jeune prodige avait passionné le public toulousain en janvier 2017.

Daniel Lozakovich a déjà une belle carrière derrière lui. Premier Prix du Concours international Vladimir Spivakov en 2016 et lauréat de nombreux autres grands concours internationaux, il se produit à travers l'Europe entière avec les plus grands orchestres et les chefs les plus recherchés. Habitué de nombreux festivals internationaux, Daniel Lozakovich a notamment été invité au célèbre « Progetto Martha Argerich » de Lugano.
Pour sa deuxième apparition toulousaine, le jeune musicien a choisi d’être le soliste du célèbre Concerto pour violon et orchestre n°1 de Max Bruch, datant de 1868. Il s’agit là de la partition de loin la plus connue du compositeur et l'un des grands concertos romantiques allemands pour violon, avec ceux de Ludwig van Beethoven, Felix Mendelssohn et Johannes Brahms. Si son style s’avère assez proche de celui du concerto de Brahms, composé dix ans plus tard, cette partition possède sa propre et belle personnalité.



Daniel Lozakovich, soliste du concerto n° 1 de Max Bruch, et Tugan Sokhiev à la tête de l'Orchestre national du Capitole - Photo Classictoulouse -

Daniel Lozakovich aborde cette œuvre profondément romantique avec la beauté de sa sonorité de miel, de son legato de rêve. Dès les premières notes de l’introduction, le jeu du violoniste fascine par sa maturité, son sens du phrasé, et surtout par la sensibilité à fleur de peau avec laquelle il dose les nuances. Cette entrée en matière donne la chair de poule ! Elle place très haut la barre de l’émotion. Tout au long de l’Allegro moderato initial, comment ne pas être conquis par la science du concerto dont témoigne le musicien ? Il sait parfaitement s’intégrer dans le flot orchestral, lorsque l’écriture le demande, et émerger du tutti en affirmant sa prédominance aux moments stratégiques. La modulation de la dynamique dont il se montre capable surprend chez un artiste de cet âge. En outre, la maturité de son jeu s’accompagne harmonieusement d’une fraîcheur, d’une candeur touchantes.
Admirablement soutenu, accompagné (au sens fraternel du terme) par l’orchestre et son chef, il développe une rêverie émouvant dans l’Adagio. L’intensité avec laquelle il reprend les thèmes proposés par l’orchestre confère toute sa poésie à cet épisode. L’Allegro energico final lui ouvre les portes d’un brio qui ne reste jamais de pure virtuosité. Certes, la parfaite technique de son jeu, la justesse, l’exactitude rythmique restent d’un très haut niveau, mais c’est l’expression qui domine, soutenue par le dialogue fructueux qu’il établit avec les interventions orchestrales. Daniel Lozakovich et Tugan Sokhiev forment un ensemble cohérent et indissociable.
Acclamé et rappelé avec enthousiasme, le jeune violoniste finit par accorder en bis une émouvante Sarabande du père à tous, Johann Sabastian Bach. Un moment d’éternité !



Tugan Sokhiev à la tête de l'Orchestre national du Capitole lors de l'exécution de la Symphonie n° 4 de Chostakovitch - Photo Classictoulouse -

Le contraste n’est pas mince avec l’exécution, en seconde partie, de la Symphonie n° 4 en ut mineur de Dimitri Chostakovitch. Si la première version de cette œuvre date de 1934, la partition a été réécrite en septembre 1935 et achevée en mai 1936. Victime des attaques du régime stalinien à l’égard de son opéra Lady Macbeth de Mtsensk, Chostakovitch laissa alors sa partition de côté. Elle ne fut reprise qu’au début des années 1960 et créée le 30 décembre 1961. La tonalité d’ut mineur (celle de la 5ème symphonie de Beethoven) n’est pas étrangère à la couleur sombre de l’œuvre. En fait il pourrait s’agir là de la symphonie la plus noire, la plus pessimiste de son auteur. C’est bien ainsi que Tugan Sokhiev, expert en la matière, aborde et soutient avec ardeur cette marche vers l’abîme, vers la mort.
Les premières mesures de l’Allegro poco moderato initial résonnent comme un cri d’angoisse. Tous les pupitres de l’orchestre s’avèrent tendus comme un arc. Ce premier mouvement, qui couvre presque la moitié de la durée totale de l’œuvre (1 heure environ) n’est que combat, opposition entre désespoir, panique et résignation. Les tutti effrayant, explosifs, de l’orchestre alternent avec les épisodes de dépression au cours desquels s’expriment divers instruments solistes. Saluons une fois encore la qualité de ces interventions solistes, que ce soit celle du premier violon, du cor, du et des basson(s), particulièrement sollicités, du cor anglais… Le relief étonnant de l’orchestration, jamais uniformément massive, est probablement le résultat d’un formidable travail effectué sur les dosages sonores. Tugan Sokhiev et son orchestre réalisent là une véritable performance.
Una apparente détente, non dénuée d’ironie, irrigue le Moderato con moto central. Dans ce mouvement ambigu, le compositeur semble se moquer de ses propres angoisses. Les cordes alternent avec les bois, et notamment les flûtes. L’épisode introduit par les timbales (le rôle des percussions s’avère ici déterminant) ouvre la voie aux nouveaux solos confiés aux vents (flûte, clarinette…). L’étrange decrescendo qui conclut ce court intermède et introduit un final terrifiant de noirceur.
Ce Largo, Allegro explique le fait que la partition soit restée sous le boisseau pendant près de 25 ans. Il s’agit là en effet d’un long processus vers la mort, en totale contradiction avec l'idéologie optimiste du régime. Le sinistre basson sur pizzicato des cordes donne le ton. Toute tentative de révolte ou de réaction, soutenue fortissimo par tout l’orchestre, est vouée à l’échec. Un spectaculaire solo de trombone en énonce la sentence. Les bois dans le grave, ponctués par la pulsation pianissimo des timbales conduit peu à peu vers l’épisode final. Les arpèges éthérés du célesta ponctuent le silence glacial scandé par le battement de cœur des contrebasses. Un cœur qui finalement s’arrête. La noirceur est telle qu’un long silence prolonge indéfiniment cet arrêt, dans un climat de tension extrême. Il faut près d’une minute pour que le public réagisse enfin et salue comme il se doit cette performance exceptionnelle, fort heureusement captée en vidéo et enregistrée par Radio Classique.

Serge Chauzy
Article mis en ligne le 13 janvier 2018

 

 

infos
 

Détail des informations, s’adresser à :

Orchestre National du Capitole de Toulouse
- Service location
BP 41408 – 31014
Toulouse Cedex 6.


Renseignements, détail complet de la saison et réservations :

http://onct.toulouse.fr/
 

Programme du concert donné le 12 janvier 2018 à 20 h à la Halle aux Grains de Toulouse

* M. Bruch
- Concerto n° 1 pour violon et orchestre

* D. Chostakovitch
- Symphonie n° 4 en ut mineur

 

 

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