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Opéra/ Opéra de Paris - Bastille / Wozzeck - A. Berg - 01/04/2008
 

CRITIQUE

L’homme brisé

Avec les reprises de ce chef d’œuvre absolu qu’est le Wozzeck d’Alban Berg, dans une nouvelle production mise en scène par Christoph Marthaler, Gérard Mortier tient assurément l’une de ses réussites majeures.

Créé en 1925 à Berlin, Wozzeck devra attendre 1963 pour faire son apparition sur la scène de l’Opéra de Paris, au Palais Garnier en l’occurrence. Sans avoir le statut de pilier du répertoire, cet ouvrage n’a pas vraiment été délaissé dans la programmation de notre première scène lyrique puisqu’il fut à l’affiche à nouveau en 1966, 1979, 1985 et en 1999 pour son entrée à l’Opéra Bastille. Œuvre capitale du répertoire lyrique du 20ème siècle, Wozzeck est un opéra extrêmement exigeant, ne tolérant la moindre lacune, réclamant, tant musicalement que scéniquement et vocalement, des interprètes de très haut niveau.
Autant le dire de suite, Gérard Mortier les a réunis.



Un décor unique pour une tragédie toujours contemporaine (Photo : R. Walz)


Une production exemplaire


Donné sans entracte (une bonne idée), le Wozzeck de Christoph Marthaler est un condensé de désespoir. Dans le décor unique d’une guinguette improbable logée sous un velum et cernée jusqu’à la saturation de jeux d’enfants, le drame de Georg Büchner va dérouler son épouvantable scénario dans une unité de temps et de lieu qui concentre en un terrifiant huis clos les plus hallucinants toxiques de la nature humaine.  La mise en scène de Christoph Marthaler est d’une implacable précision. Le moindre geste, le moindre évènement, la moindre parole concourent à la même chose : briser Wozzeck.  Dès son apparition, on sent bien un personnage gravement endommagé psychiquement, névrosé, rongé de tics. Mais cela n’a pas l’air de suffire à ses deux tortionnaires, le Capitaine et le Docteur, deux icônes d’un régime de triste souvenir qui ont trouvé avec Wozzeck un terrain idéal de catharsis aux pires de leurs déviances. Marie en fille facile et Le Tambour-major en hooligan assoiffé de violence et de sexe complètent en partie ce tableau infernal. La simplicité du décor et des costumes, signés Anna Viebrock, ne permettent aucune échappatoire. Le sacrifice ne peut qu’avoir lieu. Il sera rapide et dénué de tout pathos, donnant ainsi la préséance au geste plutôt qu’à ses conséquences. Tétanisant !
Une telle intensité dramatique réclame des interprètes hors pair.


Entre Wozzeck (Simon Keenlyside) et Marie (Angela Denoke), l’heure fatale est arrivée (Photo : R. Walz)


Une distribution proche de l’idéal


Pour sa prise de rôle, le baryton britannique Simon Keenlyside s’affirme comme un immense Wozzeck. Il serait ridicule de souligner son manque de projection dans le bas du registre tant son « incarnation » est saisissante. Nous le savions comédien engagé après son Hamlet barcelonais, nous découvrons à présent un authentique tragédien, sachant montrer, avec une exemplaire économie de moyen, toutes les fractures d’un pauvre homme aimant transformé en jouet d’une société ayant mis à la casse les fondements mêmes de l’Humanité. Royal dans le médium et un aigu  étourdissant de facilité, Simon Keenlyside est devenu de facto un interprète de référence pour ce rôle.
A ses côtés, non moins impressionnante, Angela Denoke est une Marie bouleversante au soprano impérial de puissance, de musicalité, de phrasé et de couleur. Malgré, ou à cause de, quelques scènes un rien « border line » que lui impose Christoph Marthaler, Angela Denoke rejoint ici les plus grandes interprètes de ce rôle.
Il en est ainsi pour tous les chanteurs de ces reprises, que ce soit l’incroyable Tambour Major de Jon Villars, l’Andres de David Kuebler, ou bien encore le Capitaine de Gerhard Siegel et le Docteur de Roland Bracht. A vrai dire, c’est l’ensemble de la distribution qui est proche de l’idéal. A ce même titre, il convient d’associer l’Orchestre et le Chœur de l’Opéra de Paris. Et Sylvain Cambreling qui sait, avec un sens étourdissant de la dynamique, peindre ces mondes incertains peuplés de démons dans lesquels Wozzeck va perdre son humanité.
La captation d’une telle réussite en dvd paraît indispensable !

Robert Pénavayre


 

infos
 

Prochaines représentations :
7, 10, 13, 16 et 19 avril
Renseignements et réservations : www.operadeparis.fr

 
 
 
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