CRITIQUE
Le sombre Werther de Ludovic Tézier
Massenet le répétait tout au long de la composition de Werther, cette partition qu'il écrivait pour un ténor ne lui convenait pas. Cela dit, le succès qui suivit l'a parfaitement contredit.
Par contre, lorsqu'en 1892, le baryton italien Mattia Battistini, dont la souplesse d'émission et la facilité dans l'aigu sont restées légendaires, lui demanda de réécrire le rôle à son attention, le compositeur n'hésita pas. Et même s'il mit dix ans à satisfaire l'artiste transalpin, il le fit avec d'autant plus de plaisir que pour lui la couleur sombre du baryton correspondait mieux au rôle tourmenté de Werther.
Malheureusement cette partition autographe n'a pas été retrouvée et les interprètes n'ont à leur disposition que les partitions personnelles de Battistini, la plupart d'ailleurs en italien.

A gauche : Ludovic Tézier (Werther) - Crédit photo : Bernd Uhlig |
Et c'est d'autant plus regrettable que Massenet ne s'était pas contenté d'une simple transposition de tessiture, mais qu'il avait entièrement réécrit la partie vocale de Werther.
En alternance avec Rolando Villazon, et après avoir abordé le rôle à Bruxelles en décembre 2007, Ludovic Tézier interprète donc Werther sur l'immense plateau de Bastille. Comme il fallait s'y attendre, le tempérament profond de cet artiste colle parfaitement à ce rôle de héros romantico-suicidaire. Loin des flamboyantes exubérances du ténor mexicain, Ludovic Tézier nous donne un portrait tout en introversion contenue. Mais attention, cela ne l'empêche pas de conférer à son chant une profondeur et une émotion soulignées par un phrasé en tout point remarquable, voire exemplaire, ainsi qu'une musicalité et une dynamique qui trouvèrent leur apothéose dans un dernier acte absolument bouleversant.
Alternant avec Ludovic Tézier dans le rôle d'Albert, Franck Ferrari interprète avec beaucoup de subtilité ce personnage, certes secondaire, mais terriblement délicat dans la relation qu'il a avec Charlotte mais aussi Werther, une relation qui se tend graduellement jusqu'à la rupture.
Les autres interprètes sont les mêmes que le soir du 3 mars, avec, peut être, une Susanne Graham plus épanouie vocalement ainsi qu'une direction d'orchestre un rien moins volcanique, plus attentive aux différents climats de l'ouvrage, de Kent Nagano.
Pour autant, y aura-t-il une guerre des Werther? Je crois que, définitivement, non. Le temps et des interprètes fabuleux (Thill, Kraus, Vanzo, Alagna, Alvarez, demain Kaufmann) ont imposé à jamais la version d'origine. Pour ténor.
C'est la terrible histoire d'un compositeur... trahi par son chef d'œuvre.
Robert Pénavayre
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