Bien sûr il était difficile d’approcher la perfection de la distribution de la création de cette production (juin 1999), cette dernière n’affichait rien moins que Renée Fleming, Susan Graham, Natalie Dessay et Kathleen Kuhlmann ! Soit.
Tout de même, ces secondes reprises étaient finalement porteuses d’intéressantes découvertes.
Au premier rang de celles-ci, la soprano ukrainienne Olga Pasichnyk qui, dans le rôle de Morgana, faisait ses débuts sur notre première scène lyrique. Dotée d’un abattage réjouissant de naturel, Olga Pasichnyk impose rapidement un soprano, certes léger, d’ailleurs le rôle ne requiert pas une autre dimension, mais surtout d’une limpidité, d’un cristal, d’une souplesse et d’une homogénéité ainsi que d’une rondeur d’émission qui sont un bonheur de tous les instants. Musicienne et styliste accomplie, Olga Pasichnyk obtint, malgré un rôle « secondaire », le triomphe de la soirée.
Dans le rôle-titre, faisant également ses débuts in loco, nous retrouvions la soprano britannique Emma Bell, celle-là même qui enchanta, à tous les sens du terme, le concert du Nouvel An 2007 à la Halle aux Grains de Toulouse. La merveilleuse musicalité de cette cantatrice fait encore ici des miracles dans un rôle d’une ébouriffante difficulté technique. Suprêmement élégante, elle incarne à la perfection, malgré quelques aigus un peu tendus en fin de soirée (la partition dure…3 h 20 !), cette femme fatale en proie aux affres de l’abandon.
Que dire de la star bulgare Vesselina Kasarova, ici dans le rôle de Ruggiero, créé par le castrat alto Giovanni Carestini ? Pour le coup, nous sommes à des années-lumière de Susan Graham, tant la voix de ce mezzo-soprano manque d’élégance. Pourtant mondialement fêtée, Vesselina Kasarova n’offre en fait qu’une projection à grands coups de glotte, dans le bas du registre, d’une parfaite trivialité musicale. L’organe manque également, et pour le moins, d’homogénéité. Alors, même si le style pallie par moment les scories vocales, le compte n’y est pas. Loin s’en faut !
Autre débutante à l’Opéra de Paris, le contralto italien Sonia Prina, spécialiste de ce répertoire, incarnait Bradamante. Malgré un timbre peu flatteur, cette comédienne sensible confère à ce personnage complexe une aura musicale de grande qualité.
Coup de chapeau aux trois français de l’étape, le ténor Xavier Mas, qui sera le Piquillo d’une prochaine Périchole au Capitole de Toulouse, ici en Oronte d’une épatante sureté autant vocale que scénique, François Lis, Melisso un rien rigide mais dont le timbre de basse fait merveille, enfin Judith Gauthier qui, avec la courte intervention d’Oberto, faisait ses débuts sur cette scène.
Jean-Christophe Spinosi et Robert Carsen, deux artistes sur leurs sommets
Succédant à William Christie et ses Arts Florissants (1999), Jean-Christophe Spinosi et son Ensemble Matheus empoignent cette partition avec une vigueur et des accents d’une jubilatoire modernité de ton, plongeant le drame dans une infinité de climats en parfaite harmonie avec la mise en scène du canadien Robert Carsen, l’un des plus talentueux représentants actuels du métier. On ne redira d’ailleurs jamais assez combien son approche d’Alcina privilégie les personnages, les scrutant sans cesse, les suivants pas à pas dans leur cheminement, qui vers une liberté retrouvée, qui vers les abîmes de l’abandon amoureux. Dans les décors et costumes somptueusement sobres de Tobias Hoheisel, cette tragédie antique trouve dans le génie de ces artistes les couleurs actuelles de l’éternel conflit des passions.
Un must du Palais Garnier.
Robert Pénavayre