CRITIQUE
Une entrée somptueuse au répertoire de l’Opéra de Paris
Inspirée d’un chef d’œuvre du symbolisme littéraire signé du belge Georges Rodenbach (1855-1898), cette Ville morte d’Erich Wolfgang Korngold connut, fait rarissime, une double création le 4 décembre 1920, l’une à Hambourg et l’autre à Cologne. L’entrée de cet ouvrage au répertoire de l’Opéra de Paris connaît un triomphe sans appel.
Enfant prodige (il compose dès l’âge de 12 ans !), Erich Korngold (1897-1957), de confession juive, fuit le nazisme en 1935 et s’installe à Hollywood où il compose des musiques de films dont la plus célèbre accompagne les aventures du Robin des Bois de Michael Curtiz (oscar de la meilleure musique de film). Le compositeur a 23 ans lorsqu’est créé son opéra Die tote Stadt, cette Ville morte qui marque en fait le sommet de sa carrière.
Voici donc cette œuvre, dans laquelle passent tout le lyrisme de Puccini mais aussi la puissance dramatique d’un Richard Strauss, enfin à l’affiche de l’Opéra Bastille, dans une production viennoise de 2004. Au travers d’une géométrie dans l’espace complètement déstructurée, signature parfaitement identifiable du metteur en scène Willy Decker, cet ouvrage sur le deuil prend toute sa dimension onirique. Point de repères confortables, ici tout n’est que fracture et illusion, à l’image du songe éveillé de Paul, cloîtré dans le souvenir de sa bien aimée disparue. Un orchestre gigantesque, tenu avec fermeté et un grand souci des équilibres sonores par Pinchas Steinberg, accompagne somptueusement ces trois tableaux où se conjuguent mélancolie et rêve.
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Les interprètes des deux protagonistes de cette histoire intensément poétique faisaient en même temps leur début à l’Opéra de Paris. La soprano allemande Ricarda Merbeth, que Nicolas Joel a fait débuter à Toulouse dans L’impératrice de La Femme sans ombre, impose aujourd’hui une stature de grand soprano dramatique incontestable et domine ici le rôle de Marietta avec une musicalité et une aisance confondantes. A ses côtés, son Empereur « toulousain », le ténor américain Robert Dean Smith. Dans un rôle d’une grande subtilité de ton et d’une difficulté vocale redoutable, cet artiste incarne avec beaucoup d’émotion le personnage de Paul, ce veuf perdu dans une douleur qui confine à la dévotion rituelle.
Les autres emplois sont plus accessoires, mais se serait parfaitement injuste que de ne pas souligner leur parfaite tenue, particulièrement Stéphane Degout (Frank et Fritz) qui gravit jour après jour les degrés d’une gloire que son magnifique baryton mérite largement. Et quel comédien !
Même si les salles ne sont pas combles, l’enthousiasme du public est chaque soir au rendez-vous. Entre Mireille et La Ville morte, Gounod et Korngold, Nicolas Joel donne le ton d’une programmation sans complexe mais formidablement attentive aux valeurs.
Robert Pénavayre |