CRITIQUE
Simon Keenlyside efface l’absence de Jonas Kaufmann
Les reprises actuelles du Don Carlo de Verdi dans sa version en 5 actes et en italien, dite version de Modène (1886), avaient pour principal attrait d’offrir au ténor allemand Jonas Kaufmann l’occasion d’aborder le rôle de l’Infant. Assurant les premières représentations avec un succès critique modéré, ce dernier, absent de Londres d’ailleurs, déclarait forfait pour la représentation de ce 27 septembre.
C’est en juin 2008 que cette nouvelle production prenait le relais de la fastueuse mise en scène de Luchino Visconti qui régna plus de cinquante ans dans ce théâtre. Signée du britannique Nicholas Hytner, elle conjugue avec pertinence la sobriété évocatrice des décors, la somptuosité des costumes et une direction d’acteurs chargée d’émotions.
Appelé de toute urgence pour sauver le spectacle, le ténor coréen Alfred Kim retrouve une production qu’il connaît. En effet, c’est lui-même qui avait déjà remplacé en juin 2008 un Rolando Villazon en plein naufrage. Souhaitons que les problèmes de Jonas Kaufmann soient d’un autre ordre ! Pour l’heure, Alfred Kim, avec l’autorité indestructible de ce type de voix venue d’Extrême Orient, assure un Infant d’une indéniable tenue vocale, même si le personnage lui semble étranger, ce qu’on ne saurait lui reprocher vue les conditions…
Dans une distribution quasiment similaire à celle de la création de cette production, le baryton britannique Simon Keenlyside se taille étrangement la part du lion. Etrangement, pourquoi ? Ce magnifique artiste n‘a pas une vocalité italienne, c’est indéniable. Et pourtant, sa musicalité, son sens du phrasé et de la nuance et, surtout, un engagement dramatique constant lié à un formidable charisme, en font un Posa bouleversant. Avec des moyens vocaux loin d’être gigantesques, cet artiste ô combien subtil transcende tous les rôles qu’il aborde (Hamlet, Wozzeck, etc.).
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La russe Marina Poplavskaya revenait également dans Elisabetta. Physique de star à faire damner l’Inquisition elle-même, la soprano déploie un timbre d’une belle luminosité qu’elle sait parer des couleurs crépusculaires demandées par le compositeur. Sans posséder l’intégralité des canons réclamés pour être un grand soprano verdien, Marina Poplavskaya n’en demeure pas moins une interprète parfaitement convaincante dans ce rôle.
L’américaine Marianne Cornetti faisait ses débuts dans ce prestigieux théâtre avec le rôle d’Eboli. Des moyens véritablement imposants la contraignent à une grande habileté technique pour négocier au mieux les arcanes bel cantistes de la Chanson du voile. Par contre, son mezzo soprano volcanique ne fait qu’une bouchée de l’Infant et de Posa dans le redoutable « Trema per te » et recueille une véritable et justifiée ovation après le toujours très attendu « O don fatale ».
Ferruccio Furlanetto connaît son Philippe II sur le bout du doigt. A 60 ans, la basse italienne pare aujourd’hui le chant de son Roi d’Espagne d’une profondeur psychologique extrêmement émouvante et mélancolique. Ses duos (Posa, l’Inquisiteur) et son monologue (Ella giammai m’amo) furent des moments d’une formidable intensité.
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Les deux basses britanniques John Tomlinson (l’Inquisiteur) et Robert Lloyd (un moine) assument, sans trop de dommage finalement, la séniorité de leurs moyens vocaux.
Saluons enfin pour la bonne qualité de leurs interventions, la soprano sud africaine Pumeza Matshikiza (Tebaldo), l’ensemble des députés flamands et surtout le jeune ténor britannique Robert Anthony Gardiner qui fit valoir dans les courtes interventions du Comte de Lerma d’authentiques qualités de timbre, de projection et de phrasé.
Succédant à Antonio Pappano au pupitre de ce Don Carlo, Semyon Bychkov dirige les superbes phalanges du ROH avec un souci permanent de la transparence des timbres et de la phrase musicale, ce qui ne l’empêche nullement d’accompagner les moments les plus dramatiquement intenses de cette partition avec une acuité et une puissance dévastatrices.
Robert Pénavayre
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