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Opéra/ Théâtre du Capitole/ Don Carlo   G.Verdi (23/09/2005)
     
photo Patrice Nin

Opéra
CRITIQUE

Dans la tourmente des âmes brisées

La saison lyrique toulousaine vient de s'ouvrir sur une nouvelle production, signée Nicolas Joel, du chef d'ouvre de Verdi : Don Carlo.

En forme d'adieux à son cher théâtre, Gabriel Couret avait programmé, lors de la saison 71/72, un Don Carlo vocalement flamboyant, entré directement dans la légende du Capitole. Rappelez-vous, Nicolaï Ghiuselev (Philippe), Wasili Janulakos (Posa), Ileana Meriggioli (Elisabeth), Viorica Cortez (Eboli) et même Jacques Mars (l'Inquisiteur) avec, cerise sur le gâteau, un jeune ténor catalan quasi-débutant dans le rôle titre : José Maria Carreras, le tout sous l'experte direction du maestro Armando Gatto. Les reprises de 83/84 ne méritent guère qu'une ignorance de circonstance.malgré la présence de Vicente Sardinero et d'Eva Randova.

Plus de trente ans après, Don Carlo revient donc, réellement, sur notre scène. Ouvre d'une exceptionnelle puissance, elle requiert des interprètes de très haut niveau alliant une vocalité exigeante à un sens profond et précis du drame.

Fabio Armiliato, un exceptionnel Infant

Dans ce casting réputé introuvable, le coup de génie de Nicolas Joel a été de choisir le ténor italien Fabio Armiliato pour le  rôle-titre. Aujourd'hui proche de rôles comme Aïda, Tosca, Manon Lescaut et autres Andréa Chénier, cet artiste, chez lequel on entend le souvenir du grand Corelli, nous a fait une véritable démonstration de ce que doit être une incarnation au sens littéral du terme. Sous la férule, à n'en pas douter, de Nicolas Joel, voici que nous apparaît, dès le lever de rideau, un Carlo torturé, fragile, éperdu, vacillant, qui affirmera finalement au cours du drame une volonté, une exaltation et un courage exemplaires. Au dernier acte, c'est en homme qu'il se dirigera vers le spectre de Charles Quint. Entre temps, il aura été l'un de ses rarissimes tragédiens lyriques que le monde de l'opéra connaît, un tragédien qui nous aura fait intensément vibrer d'émotion. Bravissimo !

Reconnaissons qu'il était difficile sur scène de côtoyer pareil artiste. N'exagérons rien, mais tout de même.

Pour son retour au Capitole, Béatrice Uria-Monzon interprétait enfin sur notre scène, avec Eboli, une héroïne italienne, et dire qu'elle mis le feu au Capitole après un « Don fatale » anthologique n'est encore qu'un bien piètre compliment. Saluons encore une fois cette artiste sensible, émouvante, toujours vraie, dont les précieuses harmoniques automnales nimbent son timbre des couleurs de la passion, de l 'amour comme de la plus folle des jalousies.

Malgré quelques sons métalliques dans le haut du registre, Daniela Dessi, grande dame du chant transalpin, impose une Elisabeth d'une splendide rigueur stylistique, faisant preuve ici d'un cantabile exemplaire.

Rôle aussi magnifique que délicat, le marquis de Posa était confié à Ludovic Tézier qui, pour l'occasion, l'ajoutait ainsi à son répertoire. Baryton puissant à la voix particulièrement homogène, Ludovic Tézier rend justice au côté « grand d'Espagne » du personnage. Ne doutons pas un instant que la fréquentation d'un pareil rôle devrait le conduire à en traduire avec plus de conviction toutes les subtilités vocales et les méandres dramatiques.

Cette dernière remarque serait bien malvenue concernant le Philippe tourmenté de Roberto Scandiuzzi qui, depuis longtemps, a fait de ce rôle, l'un de ses chevaux de bataille. Son duo avec le sismique Inquisiteur d'Anatoli Kotscherga, fut, comme toujours dans cet opéra, le clou de la soirée.

Un mot encore pour dire la qualité des seconds rôles : Balint Szabo (un moine), Magali de Prelle (Tebaldo), Philippe Do (Lerma), Valérie Condoluci (la voix céleste) et l'ensemble remarquable des députés flamands.

Soulignons enfin la belle énergie déployée par Maurizio Benini à la tête des phalanges capitolines.

Sous le signe de l'étouffement religieux

Don Carlo est un véritable combat, une course contre la montre entre le temporel et le spirituel. Avec l'aide de ses complices Ezio Frigerio (décors), Franca Squarciapino(costumes) et Vinicio Cheli (lumière), Nicolas Joel enferme les protagonistes entre les murs de pouvoirs qui leur échappent. Les passions et les révoltes ont beau s'exacerber, elles se brisent contre les arcanes d'un incontournable réalisme politique. Ici peu d'accessoires, mais des hommes et des femmes livrés à d'insondables manipulations. Sobre jusqu'à l'austérité, étouffante jusqu'à l'asphyxie, la mise en scène de Nicolas Joel réfute toutes les facilités pour interpeller le spectateur au plus profond de sa condition d'Homme. Ce n'est plus seulement un opéra qu'il nous donne à voir, c'est une ouvre philosophique.

 

Robert Pénavayre


     
     

 

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