| Opéra
CRITIQUE
Une miraculeuse Arabella
Cette première reprise d'Arabella, depuis sa création in loco il y a tout juste . 20 ans, se situe d'emblée parmi les plus accomplis des spectacles que Nicolas Joel nous a proposés à ce jour.
C'est dans le cadre d'une nouvelle production que nous revenait l'ultime fruit de la collaboration entre Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal. L'un des plus étrangement sordides et musicalement fascinants.
Créé à Dresde en 1933, Arabella se situe entre deux ouvres majeures : Le Chevalier à la Rose et Capriccio, tous trois formant une trilogie illustrant la conversation en musique, conversation mondaine certes mais derrière laquelle l'émoi féminin est porté à l'incandescence.
Nous sommes ici dans la Vienne décadente de François-Joseph, dans la deuxième moitié du 19 ème siècle. Le livret décrit les manigances incroyables d'un vieux couple ruiné cherchant à marier l'une de leurs filles, Arabella, assez richement pour se refaire une santé au moins matérielle, si ce n'est morale.
En fait, cette dernière attend tout simplement le grand amour, l'homme de sa vie, le coup de foudre imparable. Et celui-ci va se présenter sous la forme d'un riche propriétaire terrien, Mandryka. Entre les deux jeunes gens, l'attirance sera sans appel.
Ouvre d'une impensable difficulté d'interprétation, Arabella nécessite un plateau d'une virtuosité sans faille.
Nicolas Joel vient de le réunir.
Avalanche de prises de rôles
Passionnantes, les distributions du Capitole le sont toujours. Mais lorsque celles-ci se doublent de prises de rôles, la curiosité est à son comble. Il en est ainsi pour cette Arabella dans laquelle les trois rôles principaux incarnaient leurs personnages pour la première fois.
Idéaliste dans l'âme, Arabella feint de ne pas comprendre le « carnaval », à tous les sens du terme, dans lequel elle évolue. Evanescente Ophélie de sordides marchandages, elle traverse les pires situations avec un détachement apparent et une grâce sans pareille. Richard Strauss a écrit pour elle quelques unes de ses plus belles pages, au demeurant meurtrières car réclamant une souplesse d'émission et une musicalité hors pair. Tout cela, et bien plus, la soprano américaine Pamela Armstrong le possède à la perfection. Mariant un timbre d'une incroyable pureté à un souffle somptueusement contrôlé, elle aborde le grand phrasé straussien avec une assurance et une élégance renversantes. Parangon de la femme en quête de l'amour absolu, l'Arabella de Pamela Armstrong s'inscrit d'ores et déjà parmi les grandes titulaires de ce rôle.
Autre prise de rôle, celle de Mandryka par le baryton américain Andrew Schroeder. Avec cet interprète il faut en plus parler d'un tour de force car, en fait, il vient en remplacement de Ludovic Tézier, initialement prévu et ayant reculé devant cet engagement il y a.deux mois !
Deux mois pour apprendre un tel rôle pouvait paraître au-delà du raisonnable. Connaissant les talents de musicien de cet interprète, Nicolas Joel lui a fait confiance. Et a gagné son pari, nous offrant ainsi la primeur d'un Mandryka tout simplement éblouissant. Doté d'un voix de baryton lyrique longue, souple, idéalement timbrée, homogène sur la totalité de l'ambitus requis (et quel ambitus !), parfaitement projetée sur l'ensemble des registres, Andrew Schroeder possède l'art de donner un poids à chacune des notes qui lui sont confiées. Son phrasé est d'une netteté parfaite et sa musicalité rivalise avec celle, exceptionnelle, de Pamela Armstrong, ce qui nous valut un duo anthologique. Comédien habile, il s'empare ainsi d'un Mandryka qu'il serait étonnant de ne pas entendre sur d'autres scènes prestigieuses.
Autre prise de rôle, celle de Zdenka par la jeune soprano belge Anne-Catherine Gillet. Fidèle à son tempérament, elle se lance dans ce rôle avec une magnifique énergie, lui donnant toute la spontanéité de la jeunesse. Peut-être les somptueux moyens vocaux qui sont les siens lui font-ils parfois oublier le rien d'abandon dans lequel, en particulier dans le duo du 1 er acte avec Arabella, son personnage doit, vocalement, se laisser entraîner. A ceci près, superbe tout de même.
Les autres rôles, pour être moins significatifs, n'en sont pas pour autant moins idéalement distribués. Il en est ainsi de Franz Mazura (Waldner), Alexandrina Miltcheva (Adelaïde), Gilles Ragon (Matteo), Steffen Schantz (Elemer), Matthias Vieweg (Dominik), Nicolas Courjal (Lamoral), Martina Rüping (Fiakermilli) et Elsa Maurus (La cartomancienne).
Günter Neuhold au sommet
Cette nouvelle production est cosignée Pierre Médecin pour la mise en scène et Pet Halmen pour les décors, costumes et lumières. En fait de décors, ce dernier est unique, un gigantesque escalier partant quasiment des cintres pour se terminer à quelques mètres de la fosse. Il est surplombé par un immense portrait impérial qui, grâce à de superbes et savants éclairages, créera des zones d'ombres et de lumières dans lesquelles les protagonistes viendront se réfugier ou s'exposer. Si l'on veut bien occulter la dangerosité et la pénibilité pour les chanteurs d'un tel dispositif, force est de reconnaître son efficacité et son impact visuel.
Au sommet de son art, le chef Günter Neuhold dirige cette partition hérissée de difficultés avec un sens de la ligne straussienne ainsi qu'un souci autant de la transparence sonore que du plateau faisant de lui l'un des éléments majeurs de la réussite de ces reprises. Soulignons enfin que notre orchestre semble aujourd'hui revenir sur des niveaux optimums, ce qui, pour ce genre de confrontation, était indispensable.
Robert Pénavayre |