Opéra
L'oeuvre de la rupture
Rarissimement affichée, « L'amour des trois oranges », de Serge Prokofiev, refait surface sur la scène de l'Opéra de Paris après un demi-siècle d'absence.
Cette ouvre d'un exilé (le compositeur ne rentrera en URSS qu'en toute fin des années 20) marque une rupture totale avec le « théâtre bourgeois » issu du 19 ème siècle. Proche de la dynamique cinématographique, cet opéra de Prokofiev vise un spectacle dans lequel prime le brio, le souffle et les contrastes. Court, il ne fait pas deux heures, l'ouvrage est supporté par une partition d'une trépidante vivacité, remplie de notations amusantes et de détails pittoresques, le tout somptueusement coloré. Un authentique chef d'ouvre.bien ignoré.
La nouvelle production que nous offre aujourd'hui notre première scène nationale est propre à satisfaire tous les publics, y compris le jeune public. Elle se donne, comme lors de sa création à Chicago en 1921, en français.
S 'appuyant sur les sources « commedia dell'arte » dont est tirée l'intrigue, le metteur en scène belge Gilbert Deflo plante l'action, dans un décor et des costumes signés William Orlandi, au centre d'une arène, à la fois cirque et cabaret. Outre les protagonistes de ce drame pour rire, vont défiler ici acrobates, mimes, cracheurs de feu, danseurs, jongleurs, etc.
Danses et cortèges se succèdent à un rythme effréné, sans oublier la fameuses marche qui rendit le titre, si ce n'est l'opéra, célèbre. Le résultat est pour le moins efficace, flamboyant parfois et particulièrement lisible pour les novices ne connaissant pas l'histoire de ce pauvre prince hypocondriaque, condamné par une méchante fée à courir le monde à la recherche de trois oranges.
Dommage alors que la direction d'orchestre de Sylvain Cambreling n'atteigne pas, par une relative froideur, à l'exubérance lyrique d'un Tugan Sokhiev qui l'avait si merveilleusement dirigée à Aix en Provence.
Sur le plateau, la distribution, sans être exceptionnelle, ne comporte aucune faille.
Saluons donc Hannah Esther Minutillo, véritable personnage de Tex Avery en Princesse Clarice, Letitia Singleton, Linette évanescente à souhait, Béatrice Uria Monzon, Fata Morgana vénéneuse, Lucia Cirillo, Sméraldine et, côté homme, Guillaume Antoine, un fourbe Léandre digne du 7 ème art, Barry Banks, Trouffaldino virevoltant, Philippe Rouillon, pathétique Roi de Trèfle, José Van Dam, Tchélio émouvant, Victor Von Halem, irrésistible.cuisinière, enfin Charles Workman, un Prince aux allures de Pierrot lunaire. Et tous les autres bien sûr, y compris les chours ici particulièrement sollicités scéniquement.
Une vraie réussite et un excellent spectacle de fin d'année.
Robert Pénavayre