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Entretien avec Martin Duncan - Les Fiançailles au Couvent - 07/01/2011
     

La musique au cœur de la mise en scène

Londonien authentique et fécond, Martin Duncan a été chargé par Frédéric Chambert de mettre en scène la nouvelle coproduction de l’opéra de Prokofiev, « Les Fiançailles au couvent » au Théâtre du Capitole de Toulouse et à l’Opéra Comique de Paris. Le parcours de ce dynamique artisan de la scène couvre une palette impressionnante de domaines. Après des débuts de carrière comme acteur et compositeur, il est devenu directeur artistique de grands établissements comme le Nottingham Playhouse, où il a produit Gogol, Brecht, Goldoni, Molière ou Beckett, puis le festival de théâtre de Chichester qui l’a vu aborder Cole Porter. Outre la mise en scène d’opéra, Martin Duncan pratique ou a pratiqué l’écriture et même la chorégraphie. Une telle carrière, riche de tous ses aspects, lui confère une vision particulièrement imaginative de la mise-en-scène d’opéra. Tugan Sokhiev, responsable artistique de l’Orchestre du Capitole et chargé de la direction musicale de cette nouvelle production de l’ouvrage de Prokofiev, se réjouit d’ailleurs de collaborer avec une personnalité pour laquelle la musique tient une place aussi centrale. A la veille de l’inauguration de ce cycle de représentations de « Les Fiançailles au couvent », Martin Duncan nous a très aimablement accordé un entretien à la fois ouvert et chaleureux.


Le metteur en scène britannique Martin Duncan (Photo Clare Park)

Classic Toulouse  : Quelle a été votre réaction lorsque Frédéric Chambert, directeur du Théâtre du Capitole, vous a proposé la production de cet opéra, rarement donné, de Prokofiev ?

Martin Duncan : Lorsque Frédéric Chambert a mentionné le nom de cet opéra, j’en connaissais seulement le titre. L’ouvrage avait été donné au festival de Glyndebourne il y a six ou sept ans, mais je ne connaissais pas l’œuvre. J’adore Prokofiev. Quand j’étais enfant, on m’avait fait écouter Roméo et Juliette, ainsi que Cendrillon. A l’âge de quatorze ou quinze ans, j’ai découvert et joué ses symphonies. Il y a sept ans, j’ai mis en scène « L’Amour des trois oranges » à l’opéra de Cologne, et j’ai beaucoup aimé ! Alors, je me suis procuré un enregistrement des « Fiançailles au couvent » et j’ai pensé « Mais c’est un opéra fantastique ! » D’abord, l’histoire est incroyablement amusante, intéressante en elle-même, les personnages sont bizarres et la musique est formidable. Elle est avant tout plus mélodique que dans « L’Amour des trois oranges », il y a de véritables arias. J’ai donc été très heureux de ce choix et j’ai immédiatement accepté.

 : Quel est pour vous le lien entre le livet de l’opéra et la pièce originale de Sheridan « The Duenna » dont il est issu ?

M. D. : Je ne connais pas la pièce de Sheridan. Elle n’est pratiquement jamais jouée. Ironiquement, elle vient juste d’être donnée en Angleterre alors que j’étais déjà ici pour la préparation. Donc je n’ai pas pu y assister ! Mais j’ai lu à propos de cette pièce. C’est un choix étrange qu’a fait là Prokofiev. Il a pris la trame de cette pièce et lui a donné une résonance typiquement russe. Cela n’a plus rien à voir avec l’Espagne du dix-septième siècle (qui constitue le cadre dans lequel se déroule l’action NDLR) et notre production s’appuie sur ce fait. L’histoire est proche de celle du « Barbier de Séville ». C’est une sorte de comédie de situation dans laquelle les personnages se déguisent afin d’arriver à leur fin. Et c’est si bien écrit, notamment dans la manière dont les personnages sont liés les uns aux autres. Prokofiev caractérise musicalement chaque personnage de manière géniale.

 : Cette pièce a été créée sous le règne de Staline. Peut-on y voir quelques allusions cachées à la situation de l’époque ?

M. D. : Je ne sais pas vraiment. La scène qui est ouvertement une satire est celle du monastère dans lequel les moines apparaissent tous comme des alcooliques, gras et dépravés. Il y a là évidemment une allusion à la religion. Mais à la création, Prokofiev a donné à cette scène une coloration dix-septième siècle, pour qu’elle n’apparaisse pas trop subversive. Pourtant, lorsqu’on écoute la musique, on sent la révolution, la mécanique implacable. J’ai du mal à imaginer ce qu’ont dû penser les auditeurs de la création. Même aujourd’hui, elle provoque un certain choc. L’orchestration est si puissante. Elle me fascine vraiment. Je ne comprends pas pourquoi cette œuvre est si rarement donnée.


Martin Duncan au Théâtre du Capitole
( Photo Patrice Nin )
 

 : Comment avez-vous résolu le problème posé par le grand nombre de personnages et de lieux différents dans lesquels se déroule l’action ?

M. D. : C’était vraiment l’un des grands défis de cette production pour moi-même et pour ma décoratrice Alison Chitty, avec laquelle j’ai beaucoup travaillé. Nous partageons la même sensibilité esthétique à ce propos. Lorsque j’ai lu le livret qui amène sans cesse les personnages d’un lieu à un autre, j’ai pensé qu’il fallait choisir une solution qui permette à l’histoire de rester fluide. Il fallait éviter les arrêts et les baissers de rideau, sinon la soirée ne s’achèverait jamais !

Nous sommes donc d’abord venus ici visiter ce théâtre du Capitole que je trouve absolument somptueux, parfait pour l’opéra. Pas trop grand, le public reste proche de la scène, la fosse est vaste et pénètre bien sous la scène. Même avec un grand orchestre, les voix passent bien. Depuis la scène, vous pouvez voir chaque siège de la salle. Le seul problème ici, c’est le manque de dégagement sur les côtés et vers le fond de la scène. Donc, nous avons réalisé que nous ne pouvions pas amener de grands dispositifs à partir des coulisses. Nous avons donc choisi de disposer de tous les éléments nécessaires sur scène en permanence et de simplement les déplacer à vue. Il n’y a donc pas de grande machinerie, tout est fait « à la main » ! Ce sont les personnages et la lumière qui caractérisent les divers environnements de l’action. D’une certaine manière les limitations aident l’imagination…

 : Comment parvenez-vous à combiner toutes les activités qui sont les vôtres : acteur, compositeur, metteur en scène, chorégraphe… ?

M. D. : En fait mes activités d’acteur et de compositeur ne se sont développées qu’au début de ma carrière. Néanmoins je suis toujours resté en contact avec la musique, notamment lorsque j’étais acteur. A cette époque-là, j’ai composé pour moi-même et pour mes propres productions qui peu à peu se sont développées jusqu’à constituer des spectacles complets. C’est à ces occasions-là que j’ai également créé des chorégraphies. Je ne suis pas un danseur professionnel, mais j’ai beaucoup dansé dans des « musicals ». J’ai toujours pensé que le mouvement est un élément essentiel de tout spectacle scénique. En outre, j’ai passé plus de vingt ans à composer pour des spectacles. Mes activités de metteur en scène ont débuté de manière inattendue lorsque j’ai été appelé à diriger une compagnie du nord de l’Angleterre appelée « Opera North » et basée à Leeds. J’ai alors été amené du jour au lendemain à concevoir ma première mise-en-scène d’opéra. C’est alors que j’ai arrêté de jouer comme acteur et de composer de la musique. J’avais à faire à d’autres compositeurs, ceux des œuvres que je mettais en scène. On m’a alors demandé de diriger un autre théâtre, le Nottingham Playhouse, puis le théâtre du Festival de Chichester. Lorsque j’ai commencé à pratiquer la mise en scène d’opéra je me suis rendu compte à quel point mon passé d’acteur pouvait me servir dans cette activité. Je connais les difficultés et les aspirations des acteurs et des chanteurs. De nombreux metteurs en scène ne connaissent pas cela et ne savent pas toujours comment « traiter » un acteur et obtenir le meilleur d’un chanteur. Il ne faut pas se comporter en dictateur, mais plutôt établir une atmosphère amicale pendant les répétitions et ainsi laisser les acteurs et les chanteurs libres de suggérer des solutions. J’ai également profité de mon travail dans les domaines techniques de la scène, de l’éclairage, du son…

 : Votre connaissance technique de la musique est également un atout supplémentaire important par rapport à ceux qui ne la connaissent pas vraiment.

M. D. : Oui en effet. Des chanteurs me disent souvent que certains metteurs en scènes se réfugient dans les livrets de coffrets de CDs. Je ne comprends pas comment cela peut marcher si on ne sait pas lire une partition. Il faut absolument savoir pourquoi la partition est ainsi écrite, pourquoi il y a un solo de basson ici, etc.… A cet égard, c’est un vrai plaisir de travailler avec Tugan Sokhiev. Il est aussi intéressé par l’aspect théâtral que je le suis par l’aspect musical. Nous avons de nombreuses discussions à ce propos. Notre collaboration est vraiment très agréable.

 : Comment se passe votre approche d’un texte chanté en russe ?

M. D. : Cela a représenté la plus grande difficulté que j’aie eu à affronter. « Oh my god ! » je ne connais absolument rien à la langue russe. En allemand, en italien, en français, j’en sais suffisamment pour pouvoir suivre et comprendre, même si je ne parle pas couramment la langue. En russe, j’ai du mal à me retrouver car je ne sais pas lire les caractères. Heureusement mon assistante Sophie Rashbrook parle couramment le russe et le français. Son père est un acteur avec lequel je travaille. Elle m’aide beaucoup à me retrouver dans le texte. C’est très frustrant, mais c’est cela l’opéra ! En outre, le travail avec cette belle équipe de chanteurs russe est fantastique. Quelle merveilleuse troupe ! Chacun contribue à l’ensemble. Ils partagent mon sens de l’humour et, par dessus tout, ils savent ce qu’ils chantent. Rien de tel que des chanteurs qui chantent dans leur propre langue. Ils sont à l’aise et cela se sent.

 : Tous nos vœux de succès pour cette belle entreprise.

Propos recueillis par Serge Chauzy à Toulouse le 7 janvier 2011

 

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Renseignements, détail complet de la saison du Théâtre du Capitole :

www.theatre-du-capitole.org

 
 

 

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