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Entretien avec Philippe Jaroussky - Contre-ténor (23/11/2006)
     

Philippe Jaroussky : une voix d’ange

Nommé « Révélation Artiste Lyrique » lors des Victoires de la Musique de 2004, Philippe Jaroussky est devenu, en quelques années, l’un des contre-ténors les plus appréciés du public comme de la critique, l’un des plus recherchés par les institutions qui diffusent la musique baroque. Violoniste de formation, il s’est orienté vers l’art lyrique et a obtenu son diplôme de chant au département de musique ancienne du Conservatoire national de région de Paris en 2001. Ses débuts aux festivals d’Ambronay et de Royaumont ont immédiatement révélé ses talents naissants. Sa jeunesse (il n’a que 27 ans), son allure d’adolescent vif et sensible semblent le destiner à la scène. Il partage son activité entre le récital, l’oratorio et l’opéra baroque, au théâtre aussi bien qu’au concert. Au lendemain du somptueux récital toulousain qu’il a donné dans le cadre de la saison des Arts Renaissants, Philippe Jaroussky nous a reçu avec la spontanéité courtoise et sympathique de ceux que la célébrité n’étourdit pas.

Philippe Jaroussky (photo : Ana Bloom)

     

ClassicToulouse  : Qu’est-ce qui vous a incité à passer des études de violon aux études de chant dans votre registre de contre-ténor ?

Philippe Jaroussky : En fait j’ai commencé le violon assez tard, à 11 ans. C’est au collège que j’ai eu la révélation de la musique classique. Mes parents n’étaient pas musiciens et mon professeur, qui nous faisait beaucoup chanter, les a poussé à m’inscrire au conservatoire en leur disant que s’il avait un élève qui devait faire de la musique c’était bien moi ! J’ai commencé par étudier le violon. Ensuite, les opportunités ont fait que j’ai assisté à des concerts donnés par des contre-ténors. Et comme lorsque je chantais, c’était toujours dans ce registre de contre-ténor, j’ai eu cette chance de ne pas hésiter entre plusieurs registres. Cette voix de tête a toujours été beaucoup plus facile pour moi que la voix de poitrine. Mon professeur m’a fait vocaliser dans les deux registres et le résultat a été tel qu’il n’y avait pas à hésiter ! Fort heureusement, de nos jours la voix de contre-ténor est moins marginale qu’avant. Il est ainsi plus facile de commencer jeune des études dans ce domaine aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Il y a toujours eu une fascination du public pour cette voix, une réaction de sa part, qu’elle soit bonne ou mauvaise d’ailleurs. En outre, l’explosion récente du répertoire baroque a beaucoup profité aux contre-ténors.

: Pensez-vous que l’on naît avec une prédisposition pour chanter dans un registre de contre-ténor ?

P J : Je pense que tout le monde possède cette possibilité. Nous avons tous cette aptitude à utiliser la voix de tête ou voix de fausset. D’ailleurs, une femme également parle en voix de poitrine et peut chanter en voix de poitrine ou en voix de tête. Il faut rester très modeste dans ce domaine. Par rapport aux castrats de l’époque baroque, il y a de grandes différences. Ainsi lorsque j’ai dit, hier soir, que j’essayais de chanter les cadences de Farinelli, c’était vrai. Certaines de ces cadences durent une page pendant laquelle il est certain que les castrats ne respiraient pas une seule fois. Nous sommes seulement les témoins de cela. Une mezzo peut légitimement chanter ces rôles. Certaines le faisaient à l’époque. Mais nous avons, je crois, la légitimité de la couleur. Il y a la magie de voir s’échapper une telle voix d’un corps d’homme, même si nos capacités sont réduites par rapport à celles des castrats. Paradoxalement, on pense que la castration conférait une voix plus « virile » que celle d’un contre-ténor ! Lorsqu’on écoute le dernier des castrats, Moreschi, enregistré au début du 20ème siècle, on entend ce médium héroïque et ces aigus presque enfantins. De nos jours, comme il y a de plus en plus de contre-ténors, on trouve des voix plus variées et donc des voix héroïques capables notamment de chanter du Rossini sur scène.



Photo : Marc Ribes et
Albert Vo Van Tao
 

: Avez-vous une préférence entre le répertoire d’opéra et celui du concert ?

P J : On a souvent estimé que ma voix aujourd’hui était très adaptée au motet, à la musique sacrée, du fait de l’angélisme de son timbre. Donc jusqu’à présent, je suis resté très prudent, je n’ai pas chanté beaucoup de grands rôles sur scène. Mais maintenant, l’évolution de ma voix et de ma technique devrait me permettre d’aborder de nouveaux rôles.

Certains sont très lourds, comme l’Ariodante de Haendel dont j’ai chanté le « Scherza infida », hier au soir, et j’hésite encore à tout chanter sur scène.

: Pourtant hier soir, vous avez chanté pas moins de dix arias !

P J : Oui, c’est vrai, j’ai parfois des tendances kamikazes… Mais, j’ai souvent des scrupules à chanter certains airs, comme ceux de Farinelli. Je n’ai pas ce côté « bête de foire » de certains sopranistes qui se prenaient pour Farinelli. Pourtant, je m’aperçois que j’ai beaucoup de plaisir à chanter ce répertoire qui m’est agréable « dans le gosier », sachant que tout n’est pas chantable. Je reste quand même très attaché aux autres castrats qui ont eu parfois des carrières plus intéressantes que celle de Farinelli qui est en fait rapidement devenu un politique.

 : Êtes-vous attiré par le jeu scénique ?

P J : Le jeu scénique m’attire mais m’a souvent fait peur. Quand on débute dans cette voie, parfois on possède ce don du théâtre. Chez moi le travail scénique est laborieux. Il me faut du temps pour entrer dans la peau du personnage. Mais c’est lorsque se termine le travail de répétition que je commence à éprouver du plaisir. Parfois on nous fait faire sur scène des choses insensée et c’est à nous de trouver les solutions techniques. J’admire la capacité de certains à faire n’importe quoi avec leur corps sans que la voix soit altérée. Au début j’ai eu du mal à m’adapter. Mais j’aime aussi beaucoup le récital pour le contact direct qu’il établit avec le public. Il y a aussi des choses à faire physiquement en récital, où on est soi-même, sans artifice. On doit donner l’impression que l’on est intégré au public et, en même temps, la personne extra-ordinaire (au sens premier du terme) de la soirée.

: Lorsque vous abordez une nouvelle partition, quelle est la part du travail conscient et délibéré (recherches sur le style, sur la technique etc…) et celle de l’instinct.

P J : Dans les programmes de concert que je prépare, il y a beaucoup de travail technique en amont. Au départ je suis assez cartésien. Quel est le tempo optimum, quelle est la couleur dominante, quelles sont les variations que je dois écrire dans les « da capo »… L’instinct est toujours présent mais il se libère au fur et à mesure. Il m’arrive de faire au concert des choses qui n’étaient pas prévues et, comme hier soir, les musiciens me suivent. Des silences qui durent plus longtemps, une nuance plus pianissimo que prévue. Cela dépend de la salle, des réactions du public. Je suis très sensible à tout cela. Et puis il faut reconnaître qu’on ne peut pas être toujours inspiré. Là, le travail technique et musical de préparation permet d’assurer la cohérence nécessaire, si le moment de grâce que l’on espère ne se produit pas.


Photo : Marc Ribes et
Albert Vo Van Tao
 

: Quels sont les compositeurs que vous aimez interpréter et ceux vers lesquels vous mènent vos propres goûts personnels ?

P J : C’est tout d’abord le génie absolu de Monteverdi. Et puis de nombreux musiciens du 17ème siècle dont les personnalités transpercent parfois la partition. Je pense à Barbara Strozzi, par exemple. Au 18ème siècle, deux compositeurs me sont très chers ; Vivaldi, bien sûr que je chante beaucoup (et que je viens d'enregistrer) et puis Haendel, qui est une véritable mine pour les contre-ténors : « Scherza infida » ou « Cara sposa » sont des chefs-d’œuvre absolus. Dans l’avenir j’ai l’intention de m’intéresser à Mozart auquel je suis de plus en plus sensible, et également aux fils Bach, au jeune Gluck et à tous ces opéras serias que défend si bien Cecilia Bartoli.

Quant à mes goûts personnels en dehors de mon propre travail d’interprète, j’écoute beaucoup de violon, évidemment. Je suis un grand fan de David Oïstrakh et je suis beaucoup l’actualité des jeunes artistes. Et j’ai commencé un travail sur la mélodie française qui, je trouve, n’est pas assez diffusée. J’aime beaucoup Debussy, Fauré, Duparc, toute cette musique en demi-teinte. Cet art subtil n’est pas sans rapport avec la musique baroque. Je compte m’investir dans ce répertoire. Et puis je commence à prendre pour référence des artistes qui n’appartiennent pas au domaine classique. Par exemple, je suis fasciné par la diction d’un Brel. Par ce biais, j’essaie d’élargir ma palette expressive, afin d’éviter tout systématisme, de sortir des stéréotypes. Certains artistes non classiques ont parfois ce type de spontanéité dont nous avons besoin.

: Dans quelle direction souhaitez-vous que s’oriente votre carrière ?

P J : Je crois que je suis très chanceux. Ma maison de disques me permet d’enregistrer ce que je veux ! Alain Lanceron, d’EMI, me fait une confiance totale. Il soutient tous mes projets avec mon ensemble. J’ai des projets de programmes de concerts, d’enregistrements avec des grands ensembles, comme celui d’Emmanuelle Haïm (avec des airs du castrat Carestini), et de nouvelles prises de rôles pour l’année prochaine dans de beaux opéras : Orphée de Gluck, Tolomeo du Jules César de Haendel (avec Marie-Nicole Lemieux dans Jules César), et à la fin de l’année, il y aura « Il Sant’Alissio » de Landi avec William Christie. Une très belle aventure, puisqu’il y aura sept contre-ténors sur scène ! Ce que je me souhaite, c’est de vouloir continuer à progresser. Mon but actuel c’est avant tout d’améliorer ma voix et ma technique. Si je progresse vraiment, je pourrai aborder des rôles et des œuvres auxquels je ne pense même pas aujourd’hui. Pour l’instant, je compte beaucoup sur ce rôle d’Orphée qui devrait me permettre de franchir une étape décisive pour mon avenir.

 

Propos recueillis par Serge Chauzy à Toulouse, le 23 novembre 2006.

 

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