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Entretien avec Philippe Fénelon - Piano aux Jacobins (11/09/2008)
     

Philippe Fénelon, créateur d’aujourd’hui

Pour la troisième fois, une œuvre nouvelle du grand compositeur Philippe Fénelon est créée à Toulouse. Après l’opéra Faust, représenté pour la première fois sur la scène du théâtre du Capitole le 25 mai 2007, et le chœur « Ich lasse dich nicht » qui suivit de peu, le voici de nouveau en création dans la Ville rose. Il s’agit cette fois de la commande du festival international Piano aux Jacobins d’une pièce pour piano seul dont l’exécution est confiée au jeune pianiste français Romain Descharmes. Le jour même de cette création Philippe Fénelon a très gentiment accepté de nous recevoir pour satisfaire notre (et votre !) curiosité sur son métier de compositeur et la manière dont il le pratique.


Classic Toulouse  :
La création de votre pièce pour piano « Le calme des puissances » ce soir représente la deuxième ou troisième de vos créations à Toulouse ?

Ph. F. : C’est la troisième, après le Faust, créé l’année dernière au théâtre du Capitole et la pièce pour chœur et ensemble que j’avais écrite après les chœurs de Faust. Ce n’est vraiment pas mal ! Ce sont pour moi des œuvres importantes, notamment avec cette pièce d’une vingtaine de minutes pour piano, très dense en un seul mouvement que Romain Descharmes défend très bien. C’est un « gros morceau », techniquement difficile. Mais son agencement dramaturgique permet à Romain de l’interpréter du mieux possible. La création c’est toujours un peu compliqué, mais il l’a magnifiquement travaillée, ce dont je ne doutais absolument pas. Mais ensuite il faut entrer dans l’œuvre. Ce n’est pas évident de se laisser porter vers ce que doit donner l’œuvre qu’il faut quand même « interpréter ». L’interprète doit trouver son propre cheminement.

: Il n’y a pas de tradition pour une création…

Ph. F. : En effet. Mais de toute façon, je vais vous dire une chose, la tradition ça n’existe pas ! La tradition, c’est ce que chacun doit inventer. Dans le domaine instrumental on fait rarement appel à la tradition. Et dans l’opéra, où on l’évoque souvent, il s’agit plutôt de transmission que les interprètes se passent. De toute façon il n’existe jamais une seule interprétation d’une œuvre. Chaque fois qu’un artiste joue ou chante une œuvre, c’est quelque chose de différent.

: Vous avez-vous-même abordé la musique par le piano. Qu’est-ce qui vous a décidé à vous lancer dans la composition ?

Ph. F. : Comme je le raconte dans plusieurs de mes livres, j’aimais bien aller au concert, lire des partitions. Puis en 1970, j’avais dix-sept ans, je suis allé à Bayreuth où Boulez, à l’occasion des « Festspiel Treffen », à dirigé les Noces de Stravinski. A la fin de cette exécution, pour maintenir la résonance des pianos et des cloches, pour que l’assistance n’applaudisse pas, Boulez a gardé la main droite levée dans un geste très élégant. Là, j’ai décidé d’être compositeur. Je me suis dit que « finalement si ce Stravinski a écrit cette partition, je dois être capable de composer une œuvre comme celle-là » ! Tout a commencé comme ça. Evidemment ça a pris du temps…

: Quel rôle jouent les commandes dans votre processus de composition ?

Ph. F. : En règle générale, j’ai toujours décidé de faire ce que je voulais quand je le voulais, ce qui est un grand avantage. Ensuite, j’essaie de solliciter les commandes. Avec le temps (cela fait bientôt quarante ans que je me consacre à la composition !), les commandes deviennent nombreuses. Et paradoxalement, plus on vieillit, plus on est amené à refuser des commandes. Chaque œuvre nouvelle se doit d’être plus importante que la précédente. En effet, pourquoi écrire cette nouvelle œuvre ? Est-elle bien nécessaire ? N’a-t-on pas déjà tout dit dans la dernière ? Ensuite c’est essentiellement une question de choix, de goût, d’interprète, de théâtre… Ainsi actuellement j’ai un projet d’opéra pour 2010 avec le Bolchoï. C’est une commande qui ne se refuse pas ! Ce serait ainsi mon sixième opéra, après « Judith », créé salle Pleyel en novembre dernier. Bien que joué alors en version de concert, c’est un ouvrage scénique qui pourrait être le pendant de « Erwachtung » de Schönberg.


: Votre production couvre tous les domaines musicaux, de l’opéra à la musique de chambre. Est-ce une volonté délibérée ou travaillez-vous à l’inspiration ?

Ph. F. : Oh, vous savez, l’inspiration c’est seulement trois pour cent du travail ! Ce dont je bénéficie c’est de la grande liberté et de la facilité que j’ai de vouloir toujours faire autre chose. Au cours de ces dernières années, j’ai commencé à faire des films, comme réalisateur. Et puis j’ai publié chez Acte Sud un livre, et j’en prépare un autre toujours sur la musique. Je trouve bien, pour quelqu’un de ma génération, d’expliquer les choses et surtout de les démythifier. Parce qu’on a trop tendance à penser que la création chez un artiste est une chose exceptionnelle. En fait, s’il faut évidemment un peu de talent quelque part, c’est surtout une question de travail. Il faut des dizaines, des centaines, voire des milliers d’heures de travail, à longueur de vie, pour réaliser une œuvre d’envergure. Olivier Messiaen lui-même insistait sur cette nécessité d’être studieux, de travailler encore et toujours.

: Comment concevez-vous la forme de vos œuvres musicales ? Quelle importance y attachez-vous ? La décidez-vous a priori ?

Ph. F. : Comme je ne travaille ni sur des théories ni sur des « schèmes structurels », la forme se trouve en travaillant. Si on la déterminait a priori, on aboutirait à quelque chose de figé. Chez Stravinski, Strauss ou Wagner il n’y a aucune prédétermination. Même si on a une idée de départ qu’on commence à élaborer, au bout d’un moment on peut se rendre compte que ce qu’on a écrit pour le début de l’œuvre finalement figurera à la fin !

: Lorsque vous composez une œuvre nouvelle, tenez-vous compte de l’interprète qui va la créer ? Qu’en a-t-il été avec « Le calme des puissances » ?

Ph. F. : En général, cela dépend. Pour l’opéra, j’essaie de travailler pour des chanteurs spécifiques. La technique vocale est une chose fragile. Il faut en tenir compte impérativement et adapter l’écriture au chanteur. Pour « Le calme des puissances » ce n’était pas le cas. J’ai rencontré Romain Descharmes pour savoir si on pourrait travailler ensemble, d’un point de vue humain. Je n’ai pas envie de travailler avec des personnes avec lesquelles je ne m’entends pas. C’est important surtout pour une création. Il faut vraiment qu’il existe une connivence. J’avais entendu des enregistrements de Romain, notamment dans Brahms. C’est important d’entendre les interprètes dans autre chose que de la musique contemporaine. D’ailleurs lorsque je fais des auditions de chanteurs pour la création de mes œuvres, je ne leur demande jamais de chanter de la musique contemporaine. Je leur demande plutôt de chanter Don José ou Manon, ou de faire des vocalises. C’est là qu’on peut vraiment juger. Souvent ils en sont surpris. On croit qu’un compositeur contemporain ne vit que dans la musique contemporaine. Mais ce n’est pas vrai. Pour moi c’est plutôt l’inverse… Donc j’ai donné la partition de ma pièce à Romain. Nous en avons discuté, puis il l’a travaillée de son côté et nous nous sommes retrouvés pour regarder ce qui se passait. Il me l’a jouée et j’ai fait mes commentaires. Il en donne une interprétation très vivante. Il y a du matériau à interpréter et cela lui correspond très bien. J’ai découvert ce pianiste grâce à Catherine d’Argoubet. Romain est un garçon réservé, mais lorsqu’il est au piano, il communique d’une manière très forte, très puissante. Nous allons donc ensemble faire vivre cette œuvre. Ce serait très dommage de créer une œuvre et de ne pas la redonner. Pour une pièce pour piano c’est quand même plus facile que pour un grand opéra ! Et puis nous allons l’enregistrer.

: Merci beaucoup pour cet entretien et longue vie à cette œuvre !

Propos recueillis à Toulouse le 10 septembre 2008 par Serge Chauzy

 

 

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