CRITIQUE
Musiques d’hier et d’aujourd’hui
Que l’un des ensembles les plus renommés pour l’interprétation de la musique ancienne se lance dans la création contemporaine, voici qui a de quoi surprendre ! Les Sacqueboutiers ont en effet, depuis plusieurs décennies, fait la preuve de leur compétence musicale et de la qualité de leur engagement artistique pour le répertoire de la Renaissance. Les cuivres anciens ont connu grâce à eux le brillant renouveau que l’on observe aujourd’hui. Pourtant, la curiosité et l’invention n’ayant aucune limite, les compositeurs d’aujourd’hui s’intéressent, à leur tour, au matériau sonore et musical que constituent les instruments anciens et leur pratique.
Ainsi, le 7 octobre dernier, le bel auditorium Nicolas Dalayrac de l’EMEA de Muret accueillait Les Sacqueboutiers et la soprano Anne Magouët dans une passionnante confrontation entre musiques de la Renaissance et musiques d’aujourd’hui composées pour ces instruments d’hier. |
La première partie du concert voyage parmi les savoureuses productions profanes et sacrées de ce bouillonnant dix-septième siècle italien, si riche d’invention. Trois pièces du génie incontestable de cette époque, Claudio Monteverdi, ponctuent ce parcours fructueux. Le poétique « Tempo la cetra » et les fervents « Laudate » et « Confitebor », dont Les Sacqueboutiers se sont fait une spécialité, bénéficient du fruité généreux de la voix d’Anne Magouët. Virtuose et expressive, la soprano mêle avec passion son timbre riche à ceux, toujours aussi colorés des instruments. Deux « Batailles » instrumentales, signées Dario Castello et Andrea Falconiero, fusent comme autant de feux d’artifice sonores. Enfin Yasuko Uyama-Bouvard déclame, sur son orgue positif, une étonnante « Toccata settima », de Michelangelo Rossi, dont les délires chromatiques vertigineux semblent donner la main aux pièces contemporaines qui occupent toute la seconde partie.
En 2006, Gérard Duran, le directeur du Conservatoire à Rayonnement Régional de Toulouse, et également compositeur, avait écrit une belle partition pour célébrer les trente ans de la fondation de l’ensemble de cuivres anciens de Toulouse. Quatre ans plus tard, cette œuvre, qui ouvre la seconde partie de soirée, conserve la même force qui nous avait frappés lors de sa création. Elle illustre le poème de Clément Marot, «Ainsi l’amour», dans un langage propre très actuel, violent même et d’une grande force expressive. La voix explore tous les registres du possible, entre la parole et le chant. Et quel chant ! Lyrique, passionné, déclamatoire et sensible que dispense avec générosité la soprano Anne Magouët. L’instrumentarium des Sacqueboutiers sonne avec une intensité, une diversité de couleurs, une richesse expressive surprenantes, comme autant de voix multiples.
Après un intermède nécessaire entre les deux partitions fortes d’aujourd’hui, scandé au tambour par l’excellent percussionniste Florent Tisseyre (quatre marches napoléoniennes aussi raffinées que martiales) intervient la création de la nouvelle partition de Marco Padilha, « L’Amour oublié – Hommage à Paul Verlaine ». Le compositeur brésilien s’y intéresse à son tour à ce matériau particulier et riche de « nouvelles » sonorités que constituent les cuivres (cornetto et sacqueboute) auxquels se joignent le violon baroque, la dulciane (ancêtre du basson) et une abondante percussion.
Cet élève d’Almeida Prado, lequel étudia lui-même auprès d’Olivier Messiaen et Nadia Boulanger, entretient donc des liens culturels et peut-être affectifs avec la France. Déjà auteur d’un « Hommage à Olivier Messiaen » remarqué, Marco Padilha a souhaité offrir aux Sacqueboutiers un nouvel hommage adressé cette fois à Paul Verlaine. Dans cette partition profondément poétique, le compositeur brésilien mêle une voix de soprano aux vents, au violon baroque et aux percussions. Les paroles ainsi mises en musiques empruntent à quelques-uns des vers les plus évocateurs de Paul Verlaine (dont les sublimes « Votre âme est un paysage choisi/Que vont charmants masques et bergamasques… »), chantés en français mais également en portugais. La poésie nostalgique de l’œuvre affleure dès la première phrase du cornetto, tout imprégnée d’émotion, sorte de leitmotiv qui revient périodiquement au violon et au deux instruments associés. Comme un souvenir lancinant et douloureux que le chant transfigure. La musique de Marco Padilha, sensible, inventive, génère une atmosphère subtile qui parle immédiatement au cœur et à la sensibilité. On y découvre par instant de belles couleurs instrumentales, étrangement proches de certaines harmonies wagnériennes.
Les interprètes assument cette finesse avec conviction. Une sorte de « saudade » à la française émane du chant d’Anne Magouët qui s’investit totalement dans cette déploration. Jusqu’au mot final « oublié », déclamé autant que chanté, teinté d’amertume, d’abandon désespéré. L’émotion est au rendez-vous, qui résonne en chaque auditeur. Une belle découverte à laquelle on ne peut que souhaiter une large diffusion.
L'aimable madrigal « Rosetta », de Monteverdi, joliment chanté et joué en bis, ramène la gâce légère d'un soleil lumineux.
Robert Pénavayre |