On ne peut écouter ce Requiem sans éprouver un serrement de gorge, sans se sentir concerné. Dans cette œuvre intense, une harpe et deux sopranos solistes s’associent aux douze instruments à cordes de l’orchestre. Le style musical, original, expressif et raffiné n’est pas sans évoquer la richesse d’une écriture héritée d’un Benjamin Britten. Il s’agit néanmoins d’une œuvre profondément personnelle qui fascine immédiatement par sa sincérité et l’authenticité de son message ô combien humain.
Les deux voix féminines (voix fraîches et pourtant dramatiques de Corinne Fructus et Jeanne Wenzel) semblent étrangement n’en former qu’une seule, celle d’un chœur tour à tour compatissant, révolté ou résigné. La harpe, admirablement tenue par Mathilde Vialet, ponctue avec force leur discours. Le point névralgique de l’œuvre se situe à la fin de la célébration de la messe proprement dite et de son texte latin, lorsque les voix proclament en français les paroles terribles du poème de Gérard de Nerval « Le Christ aux Oliviers », extrait du cycle « Les Chimères » : « Non, Dieu n’existe pas ! Tout est mort… ». Paroles de révolte suivies d’une convulsion orchestrale rappelant le tremblement de terre qui conclut l’oratorio « Les Sept dernières paroles du Christ » de Joseph Haydn. L’apaisement sur lequel s'achève ce Requiem calme-t-il la douleur ? Rien n’est moins sûr.
On ne sort pas indemne de cette œuvre poignante qui honore son compositeur et la création musicale d’aujourd’hui.
Il serait injuste de ne pas évoquer la qualité du programme qui précédait cette exécution : l’angoisse qui émane de la Symphonie funèbre de Locatelli, la fureur des éléments que traduit la partie soliste du concerto pour violon et cordes « Tempesta di mare » de Vivaldi (Gilles Colliard, encore lui, y déploie une virtuosité ébouriffante), le recueillement du sombre Adagio pour cordes de Barber. Nettement moins connu, le tragique « Concerto funèbre » de Karl Amadeus Hartmann révèle un compositeur attachant et dense. La redoutable partie soliste échoit à Pierre Bleuse, le premier violon de l’orchestre, qui, outre son aisance technique, s’engage avec ferveur dans une exécution grave et forte. Terreur, révolte et résignation trouvent en lui un interprète aux multiples facettes expressives.
Une fois de plus, l’orchestre démontre ses admirables qualités de cohésion et de finesse.
Serge Chauzy