www.classicToulouse.com
ARCHIVES
 
 

 

Concerts/ Grands Interprètes / Niobe, Regina de Tebe - A. Steffani
Orchestre du Boston Early Music Festival
- 29 janvier 2015
     
 
COUP DE CŒUR

CRITIQUE

Le triomphe de Niobe

Un opéra baroque encore inconnu, d’un compositeur que l’on redécouvre peu à peu, voici qui peut aiguiser la curiosité des passionnés de ce répertoire. Mais il était difficile de prévoir que sa présentation en concert recueillerait un tel triomphe de la part de l’ensemble du public réuni dans une Halle aux Grains enthousiaste. Il est vrai que l’association Grands Interprètes avait choisi d’inviter la crème des interprètes de cette musique en pleine effervescence.

Né en Vénétie, Agostino Steffani voyagea beaucoup, à Paris où il rencontra Lully, mais surtout en Allemagne où il fit carrière. Ayant très tôt conquis les cours allemandes, il fut avant l’heure l’un des plus brillants défenseurs des « goûts réunis », au travers d’une éblouissante synthèse entre les styles italiens et français, que certains croyaient inconciliables. L’opéra Niobe, Regina de Tebe offre une magistrale illustration de cette démarche créatrice rare en son temps. Deuxième dramma per musica composé par Steffani pour la Cour de l’Electeur de Bavière, le prince Maximilien II Emmanuel, l'opéra Niobe fut créé au Hoftheater de Munich le 5 janvier 1688. Comme le remarque Philippe Jaroussky lui-même, le style lyrique du compositeur établit le lien entre la « seconda prattica » de Monteverdi et l’esprit de l’« aria da capo » de Haendel. Et en effet, on peut observer dans ce Niobe, l’influence du premier et les germes du second.



La distribution complète de Niobe avec le Boston Early Music Festival Orchestra
- PhotoClassictoulouse -

Le ciment de cette renaissance bienvenue n’est autre que le prestigieux Boston Early Music Festival Orchestra qui réunit une pléiade de grands musiciens « historiquement informés », comme cela se dit dans les cénacles de la musique ancienne. On admire la magnifique et soyeuse section de cordes, ainsi que les sonorités boisées des vents (hautbois, flûtes à bec, basson, victorieuses trompettes naturelles). Une mention spéciale doit être attribuée au somptueux continuo réunissant, outre le clavecin alternant avec l’orgue, une riche association de violoncelle, viole de gambe et harpe, d’une part, et enfin le duo déterminant du théorbe de Paul O’Dette et du luth associé à la guitare baroque de Stephen Stubbs. Ces deux artistes se partagent d’ailleurs la direction de l’ensemble, lorsqu’une direction précise s’avère nécessaire. Ainsi soutenus, les récitatifs gagnent un naturel, une spontanéité, une vie de tous les instants.
La distribution vocale atteint un niveau exceptionnel. Il faut observer que cette équipe soudée a créé cette même production en 2011 au cours du Boston Early Music Festival. Il s’agissait alors d’un spectacle théâtral complet. Mais même dans sa version de concert présentée à Toulouse, la fusion, la complémentarité des voix, des tempéraments et des talents s’avèrent particulièrement impressionnantes.
Niobe, Regina de Tebe raconte l’histoire tragique de l’orgueilleuse reine de Thèbes qui, pour s’être crue l’égale des dieux, vit ses douze enfants tués par Apollon et Artémis. Désespéré, Anfione, son époux, met ensuite fin à ses jours. Niobe est alors changée en pierre d’où coulent des larmes éternelles. Pausanias rapporte ainsi qu’en Lydie, coule une source intarissable qui n’est autre que Niobe, pleurant sans fin la perte de ses enfants... L'opéra de Steffani dépasse néanmoins la simple relation d’un épisode mythologique. Il brosse, à travers une multitude de personnages pittoresques, l'affrontement politique entre Niobe, instigatrice à Thèbes d'une nouvelle religion, et Creonte, roi de Thessalie, fidèle à sa croyance traditionnelle.



Le contre-ténor Philippe Jaroussky (Anfione) et la soprano Karina Gauvin (Niobe)
- Photo Classictoulouse -

Le rôle-titre est tenu avec une autorité et un engagement vocal et dramatique stupéfiants par la soprano canadienne Karina Gauvin. Un timbre charnu et rond, une aisance absolue sur tout son ambitus, un vibrato idéal, toutes ces qualités lui permettent de se consacrer à l’essentiel, l’expression. Aussi bien dans son aria éthérée « « Amami e vederei… » que dans la fureur des imprécations virtuoses de « In mezzo al armi… », sa performance fait merveille.
Si Niobe représente le personnage actif de l’œuvre, Anfione, le souverain malheureux, en est le centre de gravité musical. Une fois encore, Philippe Jaroussky domine son rôle et sa partition de la tête et des épaules. Quelle finesse, quelle palette expressive, quelle aisance et surtout quelle musicalité ! Lui aussi brille dans toutes les situations. Dans son aria « Sfere amichi », accompagnée par un divin consort de violes, il distille un art du chant d’une infinie subtilité, planant au-dessus des contingences humaines. Le public retient sa respiration, au point de laisser éclater son bonheur à la fin de l’air. L’agilité des vocalises plus que virtuoses qu’il déploie dans l’aria belliqueux « Tra bellici carmi » suscite là aussi un enthousiasme légitime. Soulignons enfin la céleste beauté de la fusion des deux voix de Niobe et Anfione dans le duo « Mia fiamma, Mio ardore ». La combinaison faite de complémentarité est un vrai bonheur.
Le reste de la distribution se révèle d’un très haut niveau. Le timbre lumineux du ténor américain Aaron Shehan ainsi que celui, plus charnu, du Canadien Colin Balzer conviennent parfaitement à leurs rôles respectifs de Clearte et de Tiberino. Les deux barytons, Christian Immler (impressionnant Tiresias) et Jesse Blumberg (Poliferno vindicatif) animent leurs interventions avec brio. Le contreténor Maarten Engeltjes (déjà présent à Toulouse pour Grands Interprètes le 24 novembre dernier) incarne un sensible Creonte et la soprano Teresa Walkin est une douce et aimable Manto. Enfin le traditionnel rôle comique de la nourrice Nerea revient au contreténor brésilien José Lemos qui, à lui seul, occupe tout l’espace et réalise un numéro de comédien irrésistible, maniant l’éventail avec dextérité et esprit.
Redisons notre admiration pour l’ensemble instrumental bostonien et en particulier pour le percussionniste David Joignaux qui souffle la tempête et martèle les fanfares avec une ardeur sans pareille.
Ce grand moment a légitimement enthousiasmé le public, emporté dans une ovation debout.

Serge Chauzy
Article mis en ligne le 30 janvier 2015

 

infos
 

 

Renseignements et locations :
61, rue de la Pomme,
31000 Toulouse,
tél : 05 61 21 09 00.
 
 

Programme du concert donné le 29 janvier 2015 à 20 h à la Halle aux Grains de Toulouse

* A. Steffani

- Niobe, Regina di Tebe

 

 
 

 

copyright © 2007
www.classictoulouse.com
- tous droits réservés -
infos légales

 

 

 

entretiens - festivals - concerts - danse - opéra - disques - dvd - partenaires - contacts - liens - index