CRITIQUE
Chopin, violence et passion
Krystian Zimerman, grâce à la familiarité qui le lie à Chopin depuis sa plus tendre enfance, aborde l’interprétation des œuvres de son prestigieux compatriote d’une manière très personnelle, comme déconnectée des fausses traditions qui se sont succédées. Son récital toulousain du 28 janvier dernier, dans le cadre de la saison des Grands Interprètes, révélait ainsi l’originalité de sa vision du compositeur dont on fête cette année le bicentenaire de la naissance. |
C’est à un Chopin dépouillé, âpre parfois, sans angélisme ni sensiblerie que s’adresse cet interprète aussi perfectionniste que déterminé dans sa démarche. On connaît l’obsession de Krystian Zimerman concernant sa relation à l’instrument. Il joue exclusivement sur le piano qu’il prépare lui-même avec la minutie d’un horloger. La fusion qu’il obtient ainsi confère à ses exécutions une cohérence impressionnante dans laquelle le hasard n’a pas sa place. Les nuances les plus extrêmes sont alors possibles. Du fortississimo dévastateur au pianississimo imperceptible, de la révolte à la résignation, la plus large palette expressive nourrit ses interprétations. Comme en outre, il n’abuse ni de la pédale ni du rubato, Chopin, sous ses doigts, reste digne et vrai.
Le Nocturne n° 2 en fa mineur ouvre la soirée sur un rêve éveillé, d’une tenue, d’une intériorité absolues. La célébrissime deuxième sonate, dite « Funèbre », constitue le cœur de cette première partie. L’Agitato du premier volet affiche l'allure d'une chevauchée fantastique prise dans un tempo haletant dont la violence se prolonge dans le Scherzo qui suit. Implacable comme le destin, la Marche funèbre, qui donne son nom à toute la partition, adopte ici une sorte de raideur amère et tragique. Un effet d’éloignement saisissant ménage une étonnante transition avec un final halluciné et glaçant. Comme une bourrasque nocturne sur un cimetière, ce final visionnaire coupe le souffle.
C’est dans un tempo vertigineux que Krystian Zimerman délivre le Scherzo n° 2 en si bémol mineur, véritable tornade macabre, évoquant cette « maison des morts » que réclamait Chopin lui-même.
Dans la plus élaborée de ses sonates, la 3ème, Chopin approfondit et enrichit à la fois son langage et sa volonté expressive. Sous les doigts de Krystian Zimerman, l’Allegro maestoso initial évoque comme un somptueux portique, presque symphonique, dans lequel l’interprète fait miroiter mille couleurs. Avec le Largo, il nous offre un exceptionnel moment de grâce qui nous emmène loin et haut, qui abolit le temps… Le programme s’achève sur la fluidité très italienne de la Barcarolle en fa dièse majeur, comme un prétexte pour redescendre sur terre après un long voyage.
La délicieuse deuxième Valse de l’opus 64, en ut dièse mineur, jouée en bis, conclut ce luxueux trajet sur le charme fait musique.
Serge Chauzy |