CRITIQUE
Musiques champagne
Le retour à Toulouse de Yannick Nézet-Séguin, le 27 octobre dernier dans le cadre de la saison des Grands Interprètes, était placé sous le signe de l’Europe. Dirigeant le Chamber Orchestra of Europe, le jeune et bouillant chef québécois s’exprimait dans un répertoire germanique dont il excelle à renouveler l’approche. Bénéficiant de la participation éblouissante de la violoniste d’origine géorgienne Lisa Batiashvili, il démontrait ce soir-là comment il est encore possible de renouveler l’interprétation des grands chefs-d’œuvre classiques. |
Après sa mémorable interprétation de la huitième symphonie de Bruckner à la tête de l’Orchestre du Capitole, le 5 avril 2007 dans cette même Halle-aux-Grains, comment ne pas admirer le grand pouvoir d’adaptation au répertoire de Yannick Nézet-Séguin. Pour Haydn et Beethoven, le chef choisit judicieusement d’adopter trompettes naturelles et timbales « baroques » et d’obtenir de ses cordes le vibrato modéré que réclament ces œuvres. Ainsi jouée, la dernière symphonie de Haydn, la n° 104 titrée « Londres », rayonne d’une joie et d’une énergie pétillantes comme du champagne. Comme s’il chorégraphiait avec son propre corps les nuances qu’il sollicite de ses musiciens, le chef déploie une palette de phrasés d’une incroyable richesse. Rien n’est laissé au hasard. L’orchestre suit sa direction (sans baguette ni partition !) avec une admirable précision et un sens étonnant du jeu collectif. Mobilité, légèreté, grâce, équilibre bien dosé des pupitres. Contrairement à ce qu’une vision « romantique » avait établi, les cordes ne dominent plus de leur tapis confortable les interventions savoureuses des bois et des cuivres. Un vrai bonheur.
Dans le concerto pour violon et orchestre de Beethoven, l’orchestre conserve le même dynamisme et la même transparence. Il entoure d’un cocon coloré et fruité le jeu somptueux de la jeune et belle violoniste Lisa Batiashvili. Une découverte pour tous ceux qui n’avaient pas eu la chance d’entendre cette artiste en direct ! Sonorité riche et ambrée, phrasé intelligemment mené, sens aigu des nuances, concourent à l’élaboration d’une interprétation très personnelle et néanmoins tout imprégnée de culture beethovénienne. La liberté de ses cadences, celles imaginées par le grand Fritz Kreisler, la rigueur de sa ligne mélodique construisent un propos d’une conviction absolue. Lisa Batiashvili ménage quelques moments de magie pendant lesquels l’auditeur attentif retient sa respiration. Comme une évocation de souvenirs chers au retour du thème principal après la cadence du premier mouvement, rêverie onirique du larghetto… L’énoncé mutin du motif du rondo final, éclaire d’un large sourire tout ce dernier volet de la partition qui se conclut dans la joie pure.
Un bis en forme d’hommage au pays d’origine de la soliste prolonge ce plaisir raffiné : la transcription pour violon et cordes d’un chant traditionnel géorgien. Nostalgie et lyrisme.
La seconde partie de la soirée, consacrée à la 5ème et dernière symphonie de Mendelssohn, « Réformation », voit le retour sur le podium d’orchestre des trompettes à palettes, parfaitement adaptées à ce répertoire plus tardif. Yannick Nézet-Séguin y insuffle encore cette vitalité qui caractérise sa direction. Les bouffées d’énergie sont canalisées avec rigueur. Elles alternent avec ces instants suspendus comme l’énoncé du fameux thème mystique que Wagner reprendra in-extenso dans son Parsifal. Contrastes et nuances animent le discours. Jusqu’au choral final, l’œuvre coule comme un fleuve vers son embouchure. Du grand art !
Serge Chauzy |