CRITIQUE
La sagesse du magicien
L’âge ne fait rien à l’affaire. Aldo Ciccolini, ce Napolitain de souche si passionnément adopté par la France, conserve à plus de quatre-vingts ans la même intégrité artistique, la même science du clavier, le même sens du discours musical que ceux qui l’ont motivé à ses débuts. Le 15 décembre dernier il était l’invité de la saison des Grands Interprètes pour un récital exceptionnel, alors que paraît chez EMI l'intégrale de ses enregistrements effectués entre 1950 et 1991. |
Si la démarche est précautionneuse, le rapport avec le piano reste ferme et basé sur une profonde complicité. Les deux parties de son récital, aussi diverses que complémentaires, témoignent d’un art ouvert sur toute la musique. Mozart et Debussy, comme les deux faces d’une même pièce, font appel à deux manières de toucher le clavier qu’Aldo Ciccolini possède au plus profond de lui-même. Dans les deux sonates de Mozart qui occupent toute la première partie, le jeu du pianiste coule avec la limpidité d’un ruisseau. La luminosité de ces interprétations émane d’une simplicité juvénile sans affectation, directe, vraie, comme si le discours qu’elles véhiculent adoptait le ton d’une confidence.
C’est sur le bout des doigts que Ciccolini aborde l’andante de la fameuse sonate « Alla turca » en la majeur KV 331, de Mozart, tout imprégnée d’une touchante tendresse. Le final, si souvent bariolé de couleurs exotiques, n’emprunte pas les chemins de la couleur locale. Les accents « turcs » ne sont ici que des prétextes à faire de la belle musique.
L’extrême finesse des phrasés nourrit toute la sonate n° 13 KV 333 qui suit. Le pianiste lui confère la grâce et la beauté que suggère le titre de son final : allegretto grazioso.
L’intégrale du premier livre des Préludes de Claude Debussy occupe toute la seconde partie. La tonalité est évidemment tout autre. Sans estomper la rigueur de la forme, des structures, Ciccolini agit sur la sonorité de l’instrument comme un peintre utilise sa palette. Il ne s’agit pas ici d’une succession de douze miniatures individuelles, mais des douze facettes d’un même objet précieux. Sensible et nuancé, le jeu se fait confidence, subtil, coloré. Certaines de ces pièces magiques brossent un tableau inquiétant, comme « Voiles ». D’autres ne sont que tendresse absolue (« La fille aux cheveux de lin »). L’agitation fébrile de « Ce qu’a vu le vent d’ouest » succède de manière étonnante à la blancheur immaculée de « Des pas sur la neige ». L’interprète-magicien maintient d’un bout à l’autre de l’œuvre l’intensité poétique qui la sous-tend. Un moment rare salué avec enthousiasme par un public fasciné !
Deux bis viennent compléter ce généreux programme : le tendre « Salut d’amour » d’Edward Elgar et le 4ème des Impromptus D 899 de Schubert.
Serge Chauzy |