CRITIQUE
Prokofiev par les siens
Qui mieux que les membres de la Philharmonie de Saint-Pétersbourg peuvent insuffler à la musique de Serge Prokofiev son authenticité, la sève de son énergie, ses caractéristiques sonores spécifiques ? Probablement personne. C’est à cet enfant terrible de la musique russe qu’était consacré le concert toulousain de la prestigieuse phalange, le 1er décembre dernier à la Halle-aux-Grains. |
Son grand directeur musical, Yuri Temirkanov, maître d’œuvre de cette soirée, donnait à redécouvrir les somptueuses sonorités de cet orchestre qui s’imposent d’elles-mêmes. C’est toujours avec un plaisir sans partage que l’on ressent la profondeur, l’éclatante noirceur de ces timbres si caractéristiques. L’assise des basses, sur laquelle repose toute l’architecture sonore, impressionne toujours autant.
Les premiers accords de la suite du ballet « Roméo et Juliette », qui ouvre le concert, foudroient l’auditeur pour immédiatement le transporter dans un monde éthéré. Cette géniale ouverture se prolonge par l’imposante marche des Montaigus et Capulet », prise ici dans un tempo large et ample. Toute la suite est animée de contrastes imaginatifs, de rubatos expressifs. Yuri Temirkanov caractérise remarquablement chaque épisode dans son contexte dramatique. La Mort de Tybald sur laquelle se conclut l’œuvre déploie toute la violence de ce conflit mythique.
La cinquième symphonie, toujours de Prokofiev, convoque toutes les ressources musicales et expressives d’un orchestre qui s’épanouit dans les élans lyriques (quelle intensité dans les phrases des cordes !) tout autant que dans les obsessions rythmiques qui parsèment l’œuvre. Chaque pupitre, chaque soliste démontre son excellence, de l’alto à la flûte, de la clarinette au tuba. La mécanique implacable qui structure le final conduit à une irrésistible et fulgurante coda.
L’enthousiasme du public réclame et obtient deux bis généreux de ces brillants visiteurs : le charmant « Salut d’amour » d’Edward Elgar et la célèbre marche de « L’Amour des trois oranges » de Prokofiev.
Serge Chauzy |