CRITIQUE
Le voyage magique
Krystian Zimerman construit ses récitals comme on décide d’un itinéraire à travers des contrées à parcourir ou à découvrir. Son récital toulousain du 9 mai dernier démarrait chez le grand Johann Sebastian Bach, pour aboutir au domaine peu exploré du piano de Karol Szymanowski, trop rare dans nos salles de concert. |
L’étape intermédiaire, plus familière, s’attardait chez Beethoven auquel le piano doit les plus poignants chefs-d’œuvre. La visite brahmsienne, initialement prévue, était finalement remplacée par un second séjour beethovénien.
Le jeu du grand pianiste polonais a atteint une sorte de sérénité, de plénitude, d'absolu contrôle qui se ressentent comme le résultat d’une réflexion profonde, d’une démarche intellectuelle (au bon sens du terme) dans laquelle la technique joue son rôle. Aussi se préoccupe-t-il lui-même du réglage adéquat de son piano. Celui que nécessite l’exécution de la Partita n° 2, de Bach, qui ouvre la première partie confère à l’instrument un scintillement de diamant. Ce réglage assure au jeu lumineux de l’interprète une impressionnante clarté des plans sonores qui s’étagent comme en un paysage en relief. Une dynamique motorique anime les fugues de l’intérieur, alors que la méditation de la Sarabande plonge au plus profond de l’introspection.
Le changement de mécanique du piano, opéré à vue sur la scène de la Halle-aux-Grains, modifie totalement la sonorité de l’instrument, devenue ainsi plus soyeuse, plus intime. L’ultime sonate, l’emblématique opus 111 de Beethoven, y acquiert ainsi une intériorité que met en scène une introduction savamment réfléchie. Le déroulement implacable de la première partie ouvre la voie à la sublime Arietta que Krystian Zimerman construit comme une sorte de tour de Babel qui s’élance vers le ciel. L’émotion ne se superpose pas au texte pianistique, elle est intégrée au discours.
Remplaçant les Klavierstücke op. 119 de Brahms, initialement prévus, la sonate n° 8, toujours de Beethoven, la célèbre « Pathétique », maintient cette tonalité dramatique d’ut mineur qui domine depuis le début du concert. Le poids des silences de l’introduction débouche sur une démarche volontaire et déclamatoire qui maintient la tension tout au long de l’œuvre. Le final plane très haut dans une atmosphère qui transcende la souffrance.
Enfin, dans les Variations op. 10 « Sur un thème populaire polonais », partition de jeunesse de Karol Szymanowski, Krystian Zimerman déploie son éblouissante technique digitale. Il en domine les redoutables difficultés pour en exalter les couleurs, la fluidité, la dynamique et l’énergie sans limite.
Après un hommage rendu à son piano, Krystian Zimerman offre en bis deux des Klavierstücke de Brahms précédemment déprogrammés. La magie opère.
Serge Chauzy |