CRITIQUE
De chair et de sang
Une seule œuvre était inscrite au programme du concert du 5 avril dernier, mais quelle œuvre ! La plus vaste des partitions de Bruckner, sa 8ème symphonie, élève son architecture monumentale à la manière d’une célébration sacrée. Rarement l’orchestre romantique aura sonné avec autant de plénitude et de solennité. Animé d’une foi sans limite et néanmoins torturé par le doute sur ses propres capacités créatrices, Bruckner remania cette symphonie ainsi qu’il le fit pour la plupart de ses autres partitions. Il en existe donc plusieurs versions qui furent éditées au 20ème siècle, l’une par le musicologue Robert Haas, l’autre par Leopold Nowak.
C’est la version Haas, la plus complète et donc la plus longue, que choisit Yannick Nézet-Séguin. Dirigeant sans partition cette œuvre immense, le jeune chef québécois réalise là une véritable performance. Précis et enthousiaste, il stimule chaque pupitre de l’Orchestre du Capitole avec un étonnant pouvoir de conviction.
Dès les premières mesures de l’allegro moderato initial, l’auditeur s’embarque pour un long voyage qui abolit le temps. Ce premier volet, complexe, torturé, contrasté, est parcouru de violentes convulsions qui culminent en de gigantesques paroxysmes, toujours bien maîtrisés par le chef. Jamais les fortissimi, nombreux et apocalyptiques, n’écrasent le son. Les cuivres, pourtant nombreux et sonores (pas moins de dix cors, dont quatre « tuben » wagnériens), ne dominent jamais le puissant quintette de cordes.
Le scherzo alterne martèlement énergique et rêverie poétique dans une rythmique parfaitement équilibrée. La grande méditation de l’adagio constitue probablement le sommet expressif de toute l’œuvre. Hantée de silences angoissants, elle coule comme un fleuve inexorable, ponctuée d’élans inassouvis.
Dans le final, Yannick Nézet-Séguin déploie toute la magie orchestrale possible, dans un dédale de pistes divergentes qui au terme du voyage convergent vers une coda triomphale, éclatante comme un lever de soleil.
Contrairement à bon nombre d’exécutions plus enveloppées de brumes et de perspectives lointaines, l’interprétation proposée et admirablement défendue par Yannick Nézet-Séguin et les musiciens de la phalange toulousaine est pétrie de chair et de sang, soutenue par une tension et une énergie constantes. De la bien belle ouvrage.
Serge Chauzy
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