CRITIQUE
Prokofiev heureux
Tout un concert consacré à l’enfant terrible de la musique « soviétique », ce n’est pas si courant que cela. Tugan Sokhiev, expert en la matière, a ainsi choisi de présenter à son fidèle public toulousain une soirée Prokofiev composée de trois œuvres de la veine « heureuse » du compositeur. Loin des déchaînements dramatiques de certaines de ses symphonies (notamment les 2ème et 5ème) de ses concertos ou de certains de ses opéras, les trois partitions présentées reposent sur l’humour et la science symphonique de ce génial orchestrateur. |
La suite intitulée Lieutenant Kijé, qui ouvre le concert, sonne comme une musique de film. Tugan Sokhiev et ses musiciens en détaillent les péripéties avec gourmandise. La précision extrême de la direction, la rutilance des timbres, le raffinement des détails racontent avec humour cette histoire satirique d’un avatar de lieutenant malencontreusement créé par la bureaucratie tsariste. La sonnerie distante de cornet à piston (bravo au soliste) ouvre et conclut la pièce comme des guillemets. Tugan Sokhiev souligne avec ironie la balourdise administrative à l’origine de l’intrigue. Chaque solo, de la contrebasse au tuba, enrichit l’histoire de sa couleur et de sa distance.
Avec sa symphonie « Classique », la première de la série, le compositeur de vingt-six ans rend un hommage savant à l’origine du genre, tel qu’il fut porté à son apogée par l’inventeur Joseph Haydn. Grâce, légèreté, transparence président à l’exécution toulousaine. Les cordes, notamment, tissent une dentelle d’une finesse et d’une alacrité généreuse. Sans jamais grossir les effets, la direction de Tugan Sokhiev sert avec simplicité l’épanouissement des mélodies et la vivacité des rythmes. Une vraie musique du bonheur qui culmine dans ce final joyeux, exubérant, débordant de jeunesse.
La toute dernière des symphonies, la septième, n’avait auparavant jamais été jouée à Toulouse. Cette première exécution, qui conclut la soirée, en révèle l’étrangeté, l’humeur comme hors du temps, au-delà des ruptures et des combats passés. Les grands élans lyriques du moderato initial mettent une fois de plus en valeur l’ample richesse des pupitres de cordes dont Tugan Sokhiev sollicite avec succès la générosité. La valse, comme ironiquement scandée, de l’allegretto, ne ménage pas son énergie, alors que le final évoque un étonnant patchwork de thèmes, de climats, d’allusions tour à tour ironiques ou émues. Ce vivace prend un relief saisissant qui résulte essentiellement du contrôle absolu dont fait preuve la direction de Tugan Sokhiev. Tel un cheval fougueux, l’orchestre répond ainsi à la moindre de ses sollicitations, conférant à ce mouvement la joie ambigüe qui souvent caractérise les finals des grandes symphonies de Chostakovitch.
Le bonheur du chef comme de ses musiciens fait plaisir à voir.
Serge Chauzy |