Chronologiquement antérieure, cette symphonie de guerre est l’une des partitions les plus développées et les plus abouties de Chostakovitch. Son monumental premier mouvement constitue, à lui seul, comme un gigantesque poème symphonique évocateur de la situation dramatique de la Russie et du monde en plein conflit au cours de cette année 1943. La succession des quatre volets suivants évoque les étapes d’une course à l’abîme d’une noirceur oppressante et son défilé d’états d’âme, de l’espoir à la désespérance. La vision de Tugan Sokhiev, admirablement servie par l’orchestre en grande forme, lui confère le poids affectif d’une tragédie. Outre la précision de sa direction, comment ne pas admirer le soin apporté à chaque détail, considéré comme la touche indispensable à l’intensité expressive d’une fresque ? Chaque solo instrumental sonne avec beauté et profondeur, du cor anglais au violon, de la flûte piccolo à la trompette ou au basson, de la clarinette au hautbois ou au cor…
La montée des crescendos donne le vertige, les fortissimi, aussi éclatants qu’ils soient, conservent la rutilance des sonorités instrumentales, bien campées sur les registres graves de l’orchestre. A la suite de ce final en forme de point d’interrogation, l’auditeur reste ébahi, comme sonné devant cette vision d’apocalypse.
Composé quelques années plus tard, le premier concerto pour violon et orchestre occupait toute la première partie de la soirée. Dédié au grand David Oïstrakh, ce dialogue inspiré appartient au même monde tragique que la symphonie. Confiée à Geneviève Laurenceau, premier violon solo de l’orchestre, la partie soliste fait appel à toutes les ressources techniques, musicales et expressives de l’interprète. La sonorité de velours et de soie de la violoniste accompagne son jeu lyrique et intense, son phrasé bouleversant de beauté. Le Nocturne initial s’étire comme une plainte douloureuse que l’interprète libère de tout pathos pesant. La danse macabre du Scherzo, l’appel poignant de la Passacaille conduisent inexorablement à cette hallucinante cadence, d’une virtuosité diabolique, que Geneviève Laurenceau assume avec conviction avant d’éblouir dans le Burlesque final. Un final, comme souvent chez Chostakovitch, d’une gaité ambiguë. L’orchestre anime le dialogue avec la soliste, conforte, illumine, colore son propos, dans un équilibre sonore idéal.
Acclamée par le public, Geneviève Laurenceau joue en bis une très belle pièce originale de Karol Beffa (compositeur en résidence auprès de l’Orchestre du Capitole) : « Litanie ».
Serge Chauzy