CRITIQUE
Le pari réussi de Philippe Jaroussky
Quelle audace ! Oser chanter le répertoire de la Belle époque d’une voix de contre-ténor, cette tessiture masculine indissolublement liée au répertoire ancien et baroque, aux Vivaldi, Haendel et autres Monteverdi… Philippe Jaroussky l’ose en effet et le réussit au-delà des espérances !
A la suite de l’album CD titré « Opium », qu’il vient d’enregistrer, l’excellent chanteur français, dont les prestations dans le domaine des musiques anciennes est universellement loué, se plonge dans la mélodie française au tournant des XIXe et XXe siècles. Après tout, voix féminines et masculines se partagent bien indifféremment ce répertoire riche et poétique. Alors pourquoi pas un contre-ténor ? La qualité de l’interprétation reste bien le seul critère qui justifie cet emploi. |
Le salon rouge du musée des Augustins recevait donc, le 25 mars dernier, Philippe Jaroussky et le pianiste Jerôme Ducros, à l’occasion du dernier concert d’abonnement de la saison des Arts Renaissants. Le cadre idéal pour ce répertoire. Lors d’une interview réalisée en novembre 2006 et mise en ligne sur ce même site, Philippe Jaroussky évoquait déjà son goût prononcé pour ces musiques de la confidence. Force est de constater que celles-ci bénéficient de son art accompli et de la subtilité de sa prononciation, aux "r" non roulés.
Le chanteur colore habilement son timbre cristallin et surtout déploie une dynamique dont peu de contre-ténor sont capables. Grâce et intensité expressive se mêlent et se complètent. Capable des pianissimi les plus impalpables comme de fortissimi parfaitement timbrés, son chant bénéficie d’un inépuisable contrôle du souffle. Ses phrasés pleins d’élégance alimentent une sensibilité qui émeut profondément.
De la nostalgie poétique de Mandoline, du rare Gabriel Dupont, à l’extase engourdie de L’Heure exquise, de Reynaldo Hahn, le programme de la soirée transporte l’auditoire dans un paysage aux couleurs de pastel habité de personnages légers ou tragiques. Les interprètes confèrent à chaque mélodie le statut de mini-opéra : de la comédie éblouissante de verve et d’ironie du Sombrero, de Cécile Chaminade, à la tragique évocation de Reynaldo Hahn, Trois jours de vendanges, dont le raccourci dramatique serre la gorge de l’auditeur. C’est peut-être ce dernier compositeur, ami de Marcel Proust, qui suscite l’émotion la plus intense (quelle magnifique et tendre déclamation de A Chloris !) tout au long de ce parcours. Une émotion qui ne quitte jamais tout-à-fait la scène.
L’art difficile d’accompagnateur coule sous les doigts habiles et sensibles de Jérôme Ducros. Sa contribution à la réussite du récital s’avère fondamentale. Outre les deux pièces instrumentales qu’il propose, Automne contrasté et plein de charme de Cécile Chaminade, et le fameux et héroïque Prélude de César Franck, il colore son commentaire pianistique, dose la dynamique de ses riches sonorités en harmonie parfaite avec la voix. Du grand art !
Les deux bis offerts au public charmé complètent parfaitement ce programme raffiné. La Havanaise, de Pauline Viardot, donne à Philippe Jaroussky l’occasion de renouer avec son art irremplaçable de la vocalise. Quant à la reprise du Sombrero, de Cécile Chaminade, le chanteur l’agrémente d’un passage en voix de poitrine, une voix de baryton, qui visiblement ne le satisfait pas, puisqu’il achève la mélodie et la soirée sur une pirouette pyrotechnique digne des plus grands. Un vrai bonheur !
Serge Chauzy |